William S. Burroughs

William S. Burroughs
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1914-1938

William Seward Burroughs (II), descendant de deux honnêtes familles de la haute bourgeoisie, dont l’une allait donner son nom à une grande entreprise américaine, est né quelques années après le Siècle Américain. St. Louis, sa ville natale, était à la fois assez ancienne et assez grande pour incorporer les traditions de la côte est et servir de tremplin à l’ouest américain. C’était un enfant privilégié et à l’avenir prometteur, mais pas celui que ses ancêtres ou que ses pairs auraient pu prévoir, voire imaginer.

Le grand-père paternel de Burroughs, William Seward Burroughs, était un infatigable inventeur, plus connu pour avoir mis au point l’appareil comptable (The adding machine). Jeune homme dans l’Ohio pendant la guerre civile, il était comptable, un travail à l’époque effectué à la main. Après sept assommantes années passées à être scribe, il devint obsédé par l’idée d’un appareil mécanique qui rendrait la comptabilité manuelle obsolète. En 1882, âgé de vingt-cinq ans, Burroughs « grand-père » déménagea à St. Louis pour la douceur de son climat. Il y fonda quatre ans plus tard, avec Joseph Boyer, l’American Arithmometer Company, mais cinq années supplémentaires furent nécessaires au perfectionnement de son invention. L’entreprise prospéra par la suite mais la santé de l’inventeur se dégrada ; tuberculeux à trente-neuf ans, il déménagea à Citronnelle dans l’Alabama où il mourut deux ans plus tard en 1898. Boyer, d’un geste loyal, renomma l’entreprise la Burroughs Adding Machine Company et la délocalisa à Detroit. Il installa un énorme obélisque au cimetière Bellfontaine de St. Louis sur la tombe de Burroughs dans le terrain de famille, avec l’inscription : « Erigé par ses associés en hommage à son génie. »

Mortimer, le père de William Burroughs, l’aîné des quatre enfants de l’inventeur, fut le seul qui conserva quelques actions lorsque l’entreprise proposa de racheter les titres de l’héritage familial. Alors âgé de quatorze ans, il afficha déjà un flair qui se confirma trois décennies plus tard lorsqu’il vendit ses parts juste avant le crack boursier de 1929. Son frère, Harold, devint morphinomane et se suicida en 1915. Sa sœur Jenny passa son temps à errer dans les rues de St. Louis, saoule, elle disparut à Seattle, et sa plus jeune sœur, Helen, se maria et déménagea dans le Colorado. La famille Burroughs se désintégra ; les « millions des Burroughs, » à propos desquels William Burroughs regrettait souvent que Jack Kerouac, dans ses romans, l’en eût si futilement revêtu, n’ont jamais existé. Et pourtant, l’entreprise Burroughs joua un rôle important dans le cyberbusiness américain des années 50 et 60 et possédait même ses propres gratte-ciels à New York, ce qui, pendant plusieurs années, conféra à la légende une inévitable crédibilité.

Diplômé de la M.I.T (Massachusetts Institute of Technology), Mortimer retourna à St. Louis où il épousa en 1910 une jeune femme élégante et éthérée, âgée de vingt-deux ans et nommée Laura Lee. Grande et mince, elle était encline aux apparitions fantomatiques et voyait dans tout événement apparemment fortuit une profonde signification. Fille du révérend James Wideman Lee, un pasteur méthodiste en tournée dans toutes les églises, Laura avait pour habitude d’utiliser une boule de cristal et un oui-ja pour contacter les esprits des défunts. Elle avait un don pour la composition de bouquets de fleurs et réalisa pour l’entreprise Coca-Cola dans les années 30 trois petits livres illustrés promotionnels sur la composition florale. Le frère de Laura Lee, Ivy Ledbetter Lee, diplômé de Princetown au début du siècle, inventa (avec son contemporain Edward L. Bernays) ce que l’on appelle aujourd’hui les « relations publiques. » Ivy Lee était un personnage intéressant et espiègle, qui travailla à polir l’image publique de personnalités aussi disparates que John D. Rockefeller Jr. et Adolf Hitler. Il vécut la grande vie à New York et devint à son époque une personnalité publique dont le nom apparaissait dans les journaux et même dans une chanson populaire des années vingt. Le travail qu’il effectua au début des années trente pour le Parti National Socialiste allemand le conduisit à s’intéresser à la Chambre du Comité des Activités Non-Américaines, mais il mourut en 1934, quelques mois avant d’y prêter serment, des complications d’une tumeur au cerveau — trop tôt pour voir ce que ses amis nazis allaient lâcher sur le monde.

Mortimer Jr., premier enfant de Mortimer et Laura, naquit en 1911, après quoi Burroughs père fut appelé « Mote, » pour le distinguer de son fils, « Mort ». Trois années après l’arrivée de Mort, William Seward Burroughs II naquit le 5 Février 1914 au 4664 Pershing Avenue dans la maison familiale qui se trouvait dans le quartier est de St. Louis, non loin du vaste parc forestier de la ville. Située dans une rue bordée d’arbres, elle était faite de brique rouge et était retirée derrière un portail en fer forgé que Mote avait construit pour sa famille. À onze ans, Willy fut envoyé avec son frère à la John Burroughs School (nommée d’après le naturaliste Américain et conservateur de la faune, aucun lien avec la famille de Burroughs), à Ladue dans la banlieue de St. Louis. Dans un texte autobiographique intitulé « Meet Me in St Louis Louie », Burroughs se décrivit comme un garçon qui « manquait profondément de savoir-vivre et qui n’avait aucune expérience du monde. Il ne savait pas danser, ne jouait pas ou ne savait pas comment parler de tout et de rien. Il était péniblement timide… Son visage portait les cicatrices de blessures spirituelles suppurantes et n’exprimait aucune jeunesse. » Ce qui en ressort est le portrait classique de l’artiste profane. En 1926, la famille Burroughs emménagea dans une nouvelle maison au 700 South Price Road, plus proche de l’école. Burroughs avait 12 ans. Ses camarades de classe venaient tous de l’aristocratie blanche — pour la plupart originaires de familles plus riches que la sienne. Les professeurs étaient bien payés et leurs programmes étaient basés sur un modèle d’éducation classique avec auquel ils devaient préparer ses « fils de... » à devenir de hauts dirigeants au sein de la société et du monde des affaires. La majorité des diplômés de la Burroughs School allèrent ensuite aux universités Ivy League, comme le fit Burroughs.

L’univers externe de son enfance se forma autour des traditions de classes et de la qualité, enracinées dans les origines britanniques des premiers colonisateurs américains. Tout était calculé pour produire de riches héritiers de grande fortune, les nouveaux capitaines de l’industrie nationale. Mais Willy Burroughs et son frère Mort se trouvaient à l’échelon le plus bas de l’échelle sociale, basé sur la fortune moyenne de leur famille, et Willy en particulier, fut profondément conscient de ne jamais vraiment s’intégrer. L’univers interne de l’enfance de Burroughs a dû y contribuer. Son père, à la conduite réservée, fut plus proche de son fils aîné, Mort ; les pères et les plus jeunes fils n’ont jamais su communiquer sur le plan affectif, une fatalité qui se rejouera des années plus tard entre Burroughs et son propre fils. La mère de Burroughs était distante et ailleurs, mais elle veilla sur Willy et a pu contribuer à l’élément de narcissisme présent chez lui.

Mais le jeune Willy fut aussi élevé par le personnel, ses parents ayant assez d’argent pour maintenir un petit groupe de domestiques. Otto Blue, le jardinier afro-américain, n’avait que douze ans de plus que Willy et jouait souvent avec le garçon lorsqu’il travaillait dans le jardin. Il y avait également des nounous Irlandaises pour les enfants, dont deux d’entre elles marquèrent Burroughs pour le restant de sa vie. Une nounou lui apprit des sortilèges Irlandais et la sorcellerie, ce qui l’intriguait beaucoup ; une autre, Mary Wells, l’emmena pique-niquer avec son petit ami vétérinaire, lequel semble avoir abusé sexuellement du garçon de quatre ans. Cette atteinte à la pudeur infantile laissa chez Burroughs ce qu’il ressentit être une blessure psychologique réprimée qu’il fut capable de ramener à sa conscience quarante ans plus tard, à la fin des années 50, dans ce qui fut pour lui la fin d’une longue série de visites psychiatriques et psychanalytiques, qu’il commença à l’âge de vingt-six ans.

Un grave accident se produisit en 1927, Burroughs n’avait que treize ans : Il était en train de jouer avec sa panoplie de chimiste lorsqu’il provoqua une explosion et se brûla sérieusement la main droite. Il fut emmené chez un docteur à quelques rues de chez qui lui injecta une « dose pour adulte » de morphine. Burroughs se souvint plus tard de la profonde impression qu’elle lui laissa : « Quand j’étais jeune garçon, je cauchemardais énormément. Je me souviens d’une infirmière qui me dit que l’opium faisait avoir de beaux rêves, et je pris la résolution de fumer de l’opium quand je serai grand. » Un livre publié en 1927 eut de profondes répercutions sur lui : You Can’t Win de Jack Black. Cette autobiographie d’un fumeur d’opium du début du siècle, qui était également perceur de coffre-fort et un itinérant braqueur de l’Ouest Américain, captura l’imagination de l’adolescent. Jack Black évoluait dans le monde de la « Famille Johnson ». Comme l’écrivit Burroughs :

"Dire que quelqu’un est un Johnson signifie qu’il tient sa parole et honore ses obligations. C’est un homme juste en affaires, et un homme qu’il faut avoir dans son équipe. Il n’est pas malicieux, fouineur, importun, pharisaïque, fauteur de troubles… Un Johnson s’occupe de ses affaires. Mais il apportera son l’aide lorsque celle-ci est requise."

Cet univers semblait offrir une alternative attirante à ce que Burroughs voyait comme l’hypocrisie institutionnalisée mise en place par l’Amérique bourgeoise—illustrée par son oncle, Ivy Lee, auquel il rendait visite à New York, avec ses parents, à chaque vacance.

En 1929, Mote et Laura emmenèrent la famille faire une croisière en France ; le premier d’une longue série de voyages extra-continentaux dans la vie de Burroughs. Le jeune Willy souffrit de problèmes persistants au sinus, ses parents l’envoyèrent donc en 1930 à l’école pour garçons Los Alamos Ranch School au nord du Nouveau-Mexique. L’école fut fondée et dirigée par A.J. Connell, le Lord-Baden Powell du Sud-ouest Américain : il y mit en pratique la vie idéale du boy-scout, en mettant l’accent sur l’endurcissement physique et les relations viriles, lesquels ne convinrent guère à Burroughs. La liste des anciens élèves de L.A.R.S inclut plusieurs futurs industriels américains, ainsi que l’auteur Gore Vidal—qui, tardivement dans la vie de Burroughs, évoqua avec lui les importunités sexuelles de Connell. Vidal était dans la même classe que Mort, le frère de Burroughs. La Ranch School fut réquisitionnée au cours de la seconde guerre mondiale, et transformée pour devenir le foyer ultra secret du projet Manhattan. Burroughs a toujours détesté Robert Oppenheimer et les autres scientifiques qui développèrent la bombe atomique, ainsi que le président du Missouri qui ordonna son utilisation sur le Japon. Il fut probablement le seul de cet avis au sein des anciens élèves de L.A.R.S.

L’expérience du Nouveau-Mexique fut pénible pour Burroughs, dans bien des manières ; la séparation avec sa mère s’avéra subitement difficile. Il eut rapidement plusieurs ennuis, lorsque par exemple, il décida de partir à Sante Fé avec un camarade de classe et y perdit connaissance après avoir bu de l’hydrate de chlorure, certainement inspiré par les récits de jeunes marins shangaillés qu’il lisait dans des magazines d’aventures. C’est également à Los Alamos qu’il satisfit son rêve de devenir écrivain et relata quotidiennement dans un journal torride ses sentiments romantiques pour l’un des garçons. Comme Burroughs l’écrivit plus tard, au moment où il finit par récupérer ce journal (parmi les affaires qui furent envoyées chez lui après l’épisode de la « boisson droguée »), il détruisit rapidement les pages dangereuses.

À la suite de son retrait ignominieux de la Ranch School, Burroughs acheva ses U.V d’études secondaires à la Taylor School de St. Louis et quitta la maison familiale en 1932. Agé de 18 ans, il partit faire ses études à Harvard dans le Massachusetts où l’un de ses amis, Richard Stern, lui fit découvrir la subculture gay du New York du début des années 30. Ils avaient pour habitude de descendre en voiture jusqu’à Greenwich Village où ils se rendaient dans des bouges lesbiens, des pianos-bars et fréquentaient le milieu homosexuel underground (ce qui exposa Burroughs à plusieurs stéréotypes sociaux qu’il trouva répulsifs bien que ceux-ci lui fournirent une première vague représentation d’un style de vie alternatif au monde hétéro.) Burroughs rentrait tous les étés chez ses parents à St. Louis où il perdit sa virginité « hétérosexuelle » à l’âge de vingt-et-un ans dans les bras d’une prostituée afro-américaine dans un bordel qu’il fréquenta quelque temps par la suite.

Burroughs obtint son diplôme de Littérature Américaine en 1936 à Harvard. Cette année fut littéralement vide pour lui. Il semble même y avoir cultivé l’art de l’invisibilité. Il y affectionna plusieurs excentricités, comme d’avoir pour animal domestique un furet dans sa chambre, par émulation pour « Sredni Vashar », le personnage de Saki. Il possédait également plusieurs pistolets, dont un avec lequel il faillit un jour tuer Stern, en tirant sans avoir réalisé que celui-ci était chargé ; un sinistre présage. Il se remémora plus tard cette période de sa vie : « Je n’aimais pas du tout Harvard, je n’aime pas Boston, je n’aimais pas Cambridge. L’atmosphère entière me déplaisait… J’étais une personne complètement déprimée avec aucune idée de qui il était ou de ce qu’il était. Et je préfère depuis ne pas y repenser. » La seule chose dont Burroughs est redevable à Harvard est d’y avoir apprit à « utiliser une bibliothèque… Pas pour y faire des recherches, mais pour lire ; les classiques de la littérature Anglaise et Française. »

Une fois diplômé, Burroughs s’embarqua dans un « grand tour » d’Europe de l’Est où il découvrit le monde homosexuel de la région de Weimar en Allemagne et en Autriche ; il s’installa à Vienne où il suivit des cours de médecine, et s’inscrivit brièvement dans une école de diplomates. Il assista à la montée des Nazis en Allemagne et dans l’imminent Anschluss d’Autriche ; il rencontra des garçons dans les Romanische Baden, les anciens bains thermes de Vienne, et évolua dans un univers d’exilés en fuite, d’homosexuels et d’espions. En 1937, il accepta d’épouser une femme qu’il avait rencontrée lors de ses excursions à Dubrovnik : Ilse Klapper, une Allemande juive d’une trentaine d’années, la doyenne d’un cercle d’intellectuels gays. Le mariage était l’idée d’Ilse, le but étant d’échapper à l’invasion Nazie. Burroughs ne partageait pas l’antisémitisme courant dans la société dont il venait ; il n’attendit pas l’autorisation de ses parents, qui ne la lui auraient certainement pas accordée. Il épousa Ilse à Athènes et lui donna le statut dont elle avait besoin pour se réfugier à New York. Burroughs la rencontra là-bas et bien qu’ils restassent amis pendant plusieurs années, ils se séparèrent immédiatement et divorcèrent en bonne et due forme neuf ans plus tard.

Burroughs suivit des cours de psychologie à l’université de Columbia à New York puis retourna à Cambridge à l’été 1938 pour y étudier l’anthropologie. Il avait 24 ans et partageait sa chambre avec Kells Elvins, son meilleur ami de St. Louis. Kells était un bel homme, intelligent, à qui les femmes ne pouvaient résister ; il en épousa trois au cours de sa courte vie. Indubitablement, l’attirance de Burroughs pour Elvins fut en partie sexuelle, mais rien ne prouve que cette relation fut physiquement consumée. Elvins étudiait la psychologie criminelle, ce qui intéressait Burroughs qui désirait lui aussi comprendre l’esprit des criminels. Ils écrivirent au cours de leurs années d’études le numéro burlesque Aux dernières Lueurs de l’Aube, tout en rejouant les scènes, tels deux ivrognes, sous un porche protégé par un paravent, sous un ciel frappé d’éclairs, ce que Burroughs décrivit dans son essai Le Nom Est Burroughs :

Sous un porche, nous commençâmes à travailler sur une histoire intitulée Aux Derniers Lueurs de l’Aube que j’utilisai plus tard presque mot à mot dans Nova Express… Nous avons joué chaque scène, ce qui se termina en crises de fou rire. Je n’avais pas autant ri depuis la fois où j’avais fumé de la marijuana pour la première fois à dix-huit ans, me roulant par terre et me pissant dessus. Je me souviens du mot de rejet d’Esquire : « Trop loufoque et pas d’une façon frappante pour nous. »

Kells Elvins prit une place importante dans la vie de Burroughs, dont l’écriture fut formée par l’humour mordant et inné de celui-ci. Tous deux munis d’une satire féroce, imprégnés d’un intérêt partagé pour l’esprit psychopathe, ils tapotèrent une veine d’une cruelle drôlerie qui rappelle Nashe, Sterne, Swift, Voltaire, Pétrone et Aristophane. L’image scintillante de tout « absence de honte, » exemplifiée par le capitaine du bateau qui se jette dans le premier canot de sauvetage, habillé en femme, allait devenir la pierre de touche de toute l’œuvre de Burroughs.

A suivre...

Imprimer cette page | mise à jour : 11 novembre 2007