William S. Burroughs

William S. Burroughs
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1939-1941

Vers la fin de l’été 1939, peut-être sur recommandation d’Ilse, Burroughs (25 ans) alla de New York à Chicago pour assister à cinq conférences données par un comte polonais nommé Alfred Korzybski, qui parlait de sa nouvelle théorie, la Sémantique Générale. Burroughs retint les paroles de Korzybski et sa conviction que les mots ne sont que de fausses indications qui peuvent vivre en toute indépendance, et s’aperçut que ce que Korzybski appelait la « pensée soit/soit » ne pouvait conduire qu’à une impasse et à une tromperie intellectuelles. En tentant d’apporter une réponse universelle à cette impasse, en utilisant la formulation « et/ou » au lieu de « soit/soit », Korzybski et Burroughs suivirent de très près le chemin du philosophe hindou Nagarjuna et sa négation à sept plis, ce qui montre que les travaux préparatifs des principes Bouddhistes ne sont pas très loin des révélations du Burroughs jeune adulte sur le langage et la réalité.

À l’automne 1939, Burroughs se réinscrivit à l’université de Columbia de Manhattan pour y étudier l’anthropologie. Dans l’un des clubs de l’Université, il rencontra par hasard Bill Gilmore, un homme d’Harvard qui fréquentait le milieu homosexuel de Greenwich Village. Ce dernier le présenta à un jeune homme prénommé Jack Anderson, dont Burroughs s’enticha dès leur première rencontre. Il emménagea alors dans une chambre de la pension de famille où vivait Anderson à Greenwich Village et c’est à ce moment, au début de l’année 1940, qu’il prit contact avec son premier analyste, le Dr. Herbert Wiggers, afin de commencer un traitement centré sur son obsession pour Anderson. Burroughs fut tellement angoissé par le fait que Jack ramenait des hommes (et des femmes !) dans sa chambre pour coucher avec eux qu’il se coupa le bout de l’auriculaire gauche avec une paire de cisailles à volaille, seul dans une chambre d’hôtel. En portant le doigt coupé dans un mouchoir, Burroughs se présenta d’un air triomphant au Dr. Wiggers—qui le confia immédiatement à l’institut de Bellevue. Burroughs fut transféré à la clinique Payne Whitney en taxi, accompagné de son père, de sa « femme » Ilse, et de son ami Gilmore. Le récit que Burroughs fit de cet accident traumatisant, une esquisse appelée « Le doigt », date du début des années 50 et fait partie de la collection de nouvelles Interzone. Burroughs s’avéra être un patient coopératif, calme, et fut donc renvoyé chez lui à St. Louis quatre semaines plus tard.

Ses parents, Mote et Laura qui tenaient un petit commerce de fleur engagèrent leur fils qui devint leur livreur, un boulot qu’il trouva d’un ennui intolérable. Ils l’envoyèrent consulter un nouvel analyste qu’il n’apprécia pas. Il resta en contact avec Jack Anderson, qui lui rendit visite à St. Louis. Les deux garçons se retrouvèrent impliqués dans un accident de voiture, soûls, au volant de l’automobile de Mote. Nous avons encore une fois le récit de Burroughs de cet accident : « Leçon de conduite, » dans Interzone. L’image de deux garçons qui perdent le contrôle d’une voiture qui accélère à toute vitesse jusqu’à provoquer un accident catastrophique est récurant dans son œuvre future—Les Garçons Sauvages et Havre des Saints, en particulier—et est présentée sous la forme d’un scénario érotique, d’une percée vers une dimension parallèle. L’un des regrets que Burroughs eut tout au long de sa vie fut son incapacité à montrer de la gratitude ou de l’amour à son père qui le tira des conséquences légales et financières de l’accident.

À la fin de l’année 1940, Burroughs, âgé de 26 ans, obtint son brevet de pilote à l’école de pilotage de Lockport, dans l’Illinois. Il vécut aux alentours de Chicago pendant plusieurs mois, vit un nouvel analyste, et déposa sa candidature pour rejoindre divers postes d’officiers dans diverses branches de l’armée—la guerre était dans l’air, la promesse d’une aventure imminente. Mais Burroughs avait les pieds plats et une mauvaise vue. Tous les services de l’armée lui tournèrent le dos, ainsi que le Bureau des Services Stratégiques, précurseur de l’actuelle C.I.A. La personne qui lui fit passer l’entretien était un homme d’Harvard qui remarqua que Burroughs « n’avait fait partie d’aucun club. » Après cet entretien raté au BSS à Washington, Burroughs retourna à New York. Il y vécut pendant un an et travailla dans une agence de publicité—un boulot qu’il obtint à l’aide de relations familiales. Dans la peau d’un publicitaire, Burroughs fut médiocre ; des slogans que son entreprise ne considéra pas du tout drôles le faisaient beaucoup rire. Par pur amour du grotesque, sa campagne préférée fut celle qui vantait les mérites d’un lavement du haut-colon du nom de « La Cascade »—pour lequel il écrivit cette phrase amusante : « Bon travail ! Toi, cher et fidèle serviteur ! »

Burroughs trouva un nouveau psychiatre qui, après quelques mois, le renvoya voir un autre analyste ; entre-temps, lui et Anderson se réconcilièrent et vécurent ensemble sur la 12ème rue à l’ouest dans le Village, mais plus comme amants. L’attirance de Burroughs pour Anderson s’était estompée, et la dépendance d’Anderson à son égard devint un poids financier ; tout cela servait de toile de fond à ses séances continues de psychanalyse et à ses efforts pour gérer son homosexualité. Même s’il avait voulu revenir à une carrière académique, son dossier universitaire était inégal et les études ne l’intéressaient plus. Bien qu’aucune correspondance de l’année 1940 avec sa famille ne subsiste, ses parents ont certainement insisté pour qu’il continue ses analyses sous condition d’une rente qu’ils lui payaient : deux cents dollars par mois, à une époque où l’on pouvait acheter un bifteck et toute la garniture pour un dollar cinquante.

A suivre...

Imprimer cette page | mise à jour : 5 janvier 2009