William S. Burroughs

William S. Burroughs
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1944 : Rencontre avec Ginsberg & Kerouac

À la fin de l’année 1943, dans son dortoir de Columbia, Lucien Carr rencontra Allen Ginsberg, un étudiant. Carr l’emmena dans l’appartement de Kammerer où Ginsberg rencontra Burroughs. Au printemps 44, Carr décida de présenter à Burroughs une autre de ses connaissances ; un ancien étudiant de Columbia originaire de Lowell dans le Massachusetts, un prodige du football au lycée, il s’appelait Jack Kerouac. La « troïka Beat » était désormais au grand complet. Un juif bourgeois élevé à Paterson dans le New Jersey dans un environnement communiste, un Catholique prolétaire d’une ville du Massachusetts, et un WASP de St. Louis ; mais ce furent les deux autres Missouriens, Carr et Kammerer, qui occupèrent le centre de l’action. Tandis que l’incessant mélodrame qui se jouait entre eux inspira Ginsberg et Kerouac (qui le retranscrivirent dans leurs journaux intimes), Burroughs ne cessa de faire des remontrances à Kammerer afin que celui-ci dépasse son obsession grandissante.

Jack Kerouac (22 ans) et Luciens Carr (19 ans) à l’université de Columbia en Août 1944

Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William S. Burroughs

En Mars 1944, Burroughs entama une autre analyse psychiatrique, cette fois avec le Dr. Paul Federn. Dans ses notes, Federn surnomma Burroughs un « Gangsterling » : un gangster « en devenir ». Burroughs passa beaucoup de temps dans les appartements de Joan Vollmer et Frankie Eddie Parker, deux jeunes femmes aussi anticonformistes que tous les jeunes soldats, les marins, et autres étudiants qui circulaient dans leurs salons à diverses adresses successives, près de Columbia, dans l’Upper West Side de Manhattan. Encore une fois, Lucien Carr fit les présentations, et Burroughs, Ginsberg, et Kerouac commencèrent à passer du temps avec Vollmer, Parker et leurs amis. David Kammerer, que Carr essayait désormais d’éviter, devint de plus en plus désespéré.

Joan Vollmer

Frankie Eddie Parker

Agé de 30 ans, William Burroughs fournit à Ginsberg et Kerouac des « listes de lecture » comportant les œuvres de Rimbaud, Swift, Spengler etc. Mais lui-même était plutôt influencé par Jack Black, Dashiell Hammett et Raymond Chandler dont le style du « détective dur à cuire » allait se manifester dans ses premiers écrits. Burroughs avait le sentiment de comprendre la psychologie aussi bien, voire mieux, que les psychiatres que ses parents lui payaient, il se lança donc dans une « analyse laïque » de Ginsberg et Kerouac ; ces sessions, bien qu’entrecoupées, s’étalèrent sur un an. Burroughs « diagnostiqua » rapidement l’attachement anormal de Kerouac à sa mère, et ressentit intuitivement l’ambivalence sexuelle de Ginsberg. En fait, la toquade précoce de ce dernier envers Burroughs peut être vue comme un transfert envers l’homme plus vieux qui savait écouter et dont les commentaires étaient très pénétrants. Mais Burroughs n’était pas attiré physiquement par Ginsberg, et il n’y avait de toute manière aucun jeu de séduction entre eux.

William S. Burroughs & Jack Kerouac

Inévitablement, l’obsession de Dave Kammerer pour Lucien Carr aboutit à une confrontation finale, tard, une nuit d’Août 1944 dans le parc Morningside, près de la rivière Hudson. Kammerer poursuivit Carr frénétiquement et atteignit cette nuit-là l’apogée de son désespoir. Carr, plongé dans une confusion profonde et provocatrice, et peut-être même par un simple geste d’autodéfense, poignarda Kammerer de manière répétée à l’aide d’un couteau de Boy-Scout. Il souleva le corps et le jeta dans l’Hudson. Carr courut chercher de l’assistance auprès de Kerouac qui l’aida à se débarrasser des lunettes de Kammerer, puis auprès de Burroughs qui lui conseilla de se trouver un bon avocat et de se rendre. Ce que fit Carr, peu de temps après, et (après avoir plaidé coupable pour homicide involontaire sans préméditation, « pour défendre son honneur »), il fut condamné à deux ans de réclusion dans la maison de redressement d’Elmira.

Le meurtre de Kammerer était un choc au sein du cercle d’amis. Kerouac et Burroughs furent tous deux inculpés de complicité au crime, ce qui attira la fâcheuse attention des parents de Burroughs sur leur fils ; il retourna à St. Louis avec son père, qui vint à New York payer la caution. Le père de Kerouac refusa de payer la caution, Kerouac épousa donc Eddie Parker, sa petite amie de Columbia et partit vivre avec elle et ses parents dans leur ville natale de Grosse Pointe, dans le Michigan ; après quelques mois, Kerouac repartit pour New York, seul.

Au cours de l’automne 1944, Burroughs réussit à convaincre ses parents qu’il devait retourner à New York pour continuer sa psychanalyse. À son retour, le Dr. Federn l’envoya voir le Dr. Lewis Wolberg, qui pratiquait l’hypnothérapie et la narcothérapie et partageait avec Burroughs un intérêt pour les esprits criminels. Sous hypnose, sur le divan de Wolberg, Burroughs fit ressortir sept ou huit personnalités submergées, dont une gouvernante Anglaise maniaque, un cultivateur de tabac plutôt rustre, un vieux noir stoïque, un savant paysan chinois un peu mystique, et un idiot furieux, retenu par des chaînes. Pendant ce temps, Burroughs continua son analyse dilettante de Ginsberg et Kerouac, toujours abasourdis par la mort de Kammerer et l’emprisonnement de Carr.

Imprimer cette page | mise à jour : 6 septembre 2013