William S. Burroughs

William S. Burroughs
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1951 : sa femme meurt.

Ses papiers de citoyenneté n’étant toujours pas prêts, Burroughs fut sujet à de nombreuses descentes de police, ce qui affecta considérablement l’idée merveilleuse qu’il s’était faîte de Mexico, de ce « havre isolé de toutes intrusions ». Au milieu de l’hiver, il prit la décision d’arrêter la came et y parvint suite à une « cure » durant laquelle alternèrent états de manque et agonies. Mais avec le départ de la came vint le retour de sa libido, et après six années passées avec Vollmer (la Benzédrine, ses incessants verres de tequila et la réapparition de la poliomyélite dont elle souffrait depuis l’enfance la faisaient se désintégrer à vue d’œil), Burroughs fut soudain pris du désir d’entrer en contact avec un jeune garçon Américain. Il y en avait beaucoup à l’université de Mexico City et au Bounty Bar. Au printemps de l’année 1951, Burroughs commença à en poursuivre plusieurs d’entre eux.

Désintoxiqué, et après une importante période d’alcoolisme, Burroughs prit l’habitude d’écrire tous les jours chez lui, en compagnie de Vollmer, tandis que les voisines s’occupaient de Billy et de Julie. Il allait aussi tous les jours au Bounty Bar pour boire et partir à la recherche de jeunes Américains. Au mois de juin, période à laquelle il emménagea avec sa famille dans un bâtiment aujourd’hui démoli au 210 Orizaba, il concentra son attention sur un jeune de dix-neuf ans du nom de Lewis Marker, originaire de Jacksonville en Floride. Marker avait servi dans la force aérienne et était étudiant à l’université de Mexico City. Il n’était en aucun cas homosexuel, ni attiré par Burroughs (lequel l’assiégeait, suivait ses mouvements, planifiait des rencontres avec lui, et concentrait ses pouvoirs d’imagination et d’improvisation sur le garçon). Mais pour attirer l’attention du jeune homme, Burroughs dut compéter avec une femme Américaine, Betty Jones (« Mary » dans Queer).


Betty Jones (Marker dans le fond)

Pendant ce temps, l’état de Vollmer s’aggrava. Elle se sentit abandonnée, et sa consommation de tequila grimpa. Pendant longtemps, elle toléra les poursuites masculines de Burroughs, qui n’a d’ailleurs jamais tenu secrète son essence homosexuelle. Mais sa femme déclinait, perdait ses cheveux, sa légère boiterie se prononça considérablement, l’alcool rendit ses traits mélancoliques tout bouffis et elle ne parvenait plus à se soucier des enfants. À cause de son désespoir, de sa déception montante à l’égard de Burroughs, elle commença à se moquer de lui devant leurs amis, à l’humilier délibérément et à l’émasculer verbalement chaque fois qu’il se lançait dans l’un de ses grandioses récits.

Peu de temps après, Marker fut captivé par Burroughs et ses « routines ». Il dut ressentir effectivement un peu d’affection pour cet homme de trente-sept ans, parce qu’en juin de l’année 1951 il accepta de l’accompagner lors d’un voyage en Equateur, à la recherche du yagé, une plante grimpante hallucinogène qui, paraît-il, conférerait à quiconque en prend le pouvoir de la télépathie. L’inégalité de leur relation sexuelle, (Burroughs dans le rôle du poursuiveur), la tension provoquée par le fait de voyager ensemble dans le Tiers Monde (ajouté à l’échec de Burroughs dans sa quête de cette plante spirituelle), tout cela provoqua une crise entre eux deux, cela bien avant la fin du voyage.

Lewis Marker et William Burroughs

Épuisés par un voyage difficile et déçus par leur incapacité à trouver du yagé, Burroughs et Marker se séparèrent et retournèrent à Mexico au début du mois de Septembre, après six mois passés à vivre continuellement ensemble. De retour chez lui et délaissé par Marker, il fut possible que Burroughs rêvasse de quitter cette épave qu’étaient sa vie et celle de sa femme au Mexique et de partir en Amérique du Sud, où ils pourraient s’installer avec leurs enfants au fin fond de la jungle, en vivant selon les techniques humaines de base. Onze années plus tôt, un amour non partagé l’avait tellement désespéré qu’il s’était coupé une partie du doigt ; sa détresse était maintenant bien plus grande.

Joan Vollmer touchait aussi le fond : pendant le voyage de Burroughs en Equateur à la mi-Août, Lucien Carr et Allen Ginsberg rendirent visite à Joan à Mexico. Ils furent surpris de constater l’absence de Burroughs, et personne ne savait quand il allait revenir. Mais les trois vieux amis de Columbia passèrent la semaine à faire la fête, à conduire sauvagement, saouls. Carr s’éprit alors de Vollmer. Juste avant le retour de Burroughs, Ginsberg et Carr quittèrent Mexico.

Le 6 Septembre 1951, Burroughs s’arrangea pour rencontrer quelqu’un à qui il devait vendre un fusil dans l’appartement de John Healy, l’un des propriétaires du Bounty Bar. Vollmer était avec Burroughs et Healy travaillait au rez-de-chaussée dans le bar. Burroughs dut être surpris de voir Marker dans l’appartement de Healy (ou alors peut-être avait-il mis en scène cette visite précisément parce qu’il savait qu’il y trouverait Marker). Mais ce dernier n’était pas seul : son ami d’enfance et ancien combattant, Eddie Woods venait juste d’arriver de Floride, et les deux buvaient avidement depuis le début de la soirée. C’était probablement la première fois que Burroughs et Marker se revoyaient depuis leur séparation, en Equateur, quelques jours auparavant.

Eddie Woods (à gauche) et Lewis Marker (à droite)

Le fusil était sur la table, et Burroughs en vantait les mérites au bénéfice des deux garçons, peut-être pour montrer à Marker qu’il s’en fichait, ou, peut-être, pour lui montrer l’inverse. Il leur parla des projets qu’il avait d’emmener sa famille en Amérique du Sud pour vivre de la terre, tuer et manger de l’ours sauvage. Joan ajouta qu’ils mourraient tous de faim s’ils avaient Bill comme chasseur. Burroughs prit le pari et la défia de « montrer aux garçons quel tireur le vieux Bill est » ; en mettant son verre de gin sur la tête de sa femme, afin de le dégommer, à la Guillaume Tell. Elle mit le verre sur sa tête, se tourna un peu sur le côté, gloussa, sourit et dit : « Je ne regarde pas ; tu sais que je ne supporte pas la vue du sang…. »

Le temps s’immobilisa pour les deux garçons tandis qu’ils regardèrent ce vieil homme maigre lever son pistolet, trop fier ou trop honteux pour reculer, et viser la tête de sa femme. Il tira avant qu’ils ne pussent émettre la moindre protestation—mais il manqua le coup, et la tête de Vollmer fut rejetée en arrière, puis s’inclina lentement vers l’avant sur sa poitrine, du sang crânien rouge clair suinta de la blessure. Dans le silence qui s’ensuivit, Marker dit, « Je crois que ta balle l’a touchée, Bill, » et Burroughs s’avança vers la chaise de sa femme et la prit dans ses bras, en l’appelant tristement. Son verre reposait intact sur le sol.


Burroughs le soir de l’accident

Joan Vollmer rendit son dernier souffle au centre de la croix-Rouge le plus proche à Colonia Roma, tandis que Burroughs attendait dehors. Il fut arrêté et emprisonné, puis transféré le jour suivant dans une autre prison. Allen Ginsberg, qui traversait Galveston au Texas, apprit la nouvelle dans un journal local. À Mexico, l’événement fit la une des journaux pendant trois jours, mais fut rapidement remplacé par d’autres meurtres et d’autres scandales. Bernabé Jurado, l’avocat de Burroughs, vint à son secours, il prit l’affaire en main, fit un tas d’histoires, graissa quelques pattes et fit sortir son client de la Prison de Lecumberri en treize jours, un temps record. La presse mexicaine commença par faire faire sensation du « tueur gringo », mais tandis que son histoire ne cessa de changer, les articles prirent un ton scandalisé, moqueur, et à sa libération sous caution, son cas n’était plus qu’une anecdote.


Mort, le frère de Burroughs, arriva de St. Louis, envoyé par ses parents ; ceux de Vollmer débarquèrent également et repartirent avec Julie afin de l’élever dans l’état de New York. Ils laissèrent Mort organiser l’enterrement de leur fille, au Pantéon Americano. Après une réconciliation tout en pleurs avec son frère William, Mort prit son petit-neveu pour l’emmener vivre avec Mote et Laura, en retraite à Palm Beach. Marker, Healy et Woods se cachèrent pour ne pas être vu des flics mexicains, et ne refirent surface que lorsque Jurado suborna le témoignage de deux témoins balistiques, l’affaire de Burroughs glissa alors dans les limbes judiciaires… Mais elle ne pouvait y rester éternellement.

Au début, Marker fut plein de sollicitudes à l’égard de Burroughs qui tomba malade après sa sortie de prison, mais il se lassa rapidement de leur ménage et quitta le Mexique en Janvier 1952 pour retourner dans ses repaires. Burroughs lui écrivit de longues lettres, mais dans ces lettres à Ginsberg, il se plaignit du silence du garçon. Le voyage en Equateur et la mort de sa femme arrivèrent au moment où la majorité des premiers textes de Junk étaient en grande partie achevés ; pendant qu’il attendait son jugement et sa sentence, il s’efforça de faire la chronique de sa relation avec Marker (qu’il appela « Eugene Allerton »), comme si un livre pouvait d’une certaine manière expliquer l’horrible chose qui venait de se produire.

Vers Noël 1951 ; Burroughs apprit la mort de Phil White aux Tombs, la prison municipale de la ville de New York. Allen Ginsberg lui rapporta la version racontée par Huncke : White avait dénoncé un ami et puis, couvert de honte, se pendit dans sa cellule.

Imprimer cette page | mise à jour : 8 mars 2009