William S. Burroughs

William S. Burroughs
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1959 : Le Festin Nu & Le Cut-Up

En Avril 1959, Burroughs retourna à Tanger, mais dut rapidement faire face à quelques problèmes avec les autorités, informées par Paul Lund, une connaissance de Burroughs, un voleur anglais de troisième ordre. L’indépendance du Maroc était dans l’air, des flambées de frénésie nationaliste et de xénophobie plein les rues. Burroughs revint à Paris dans le mois. À Chicago, Big Table I fut finalement publié, mais encore une fois l’œuvre de Burroughs et le magazine qui l’imprima furent saisis, cette fois par les autorités postales des Etats-Unis. Le juge Julius Hoffman déclara que le Festin Nu n’était pas un livre obscène, et le magazine sortit aux Etats-Unis en juin 1959 dans une émanation de scandale littéraire. Maurice Girodias changea donc d’opinion sur ce « minable junkie, » et envoya son émissaire Sud-Africain, le poète Sinclair Beiles, au Beat Hotel demander à M. Burroughs s’il pouvait fournir un manuscrit fini du Festin Nu dans les dix jours afin qu’Olympia Press puisse le publier.

Burroughs et Gysin se mirent au travail ; avec l’aide de Beiles, ils envoyèrent tous les jours des pages remplies d’annotations chez le compositeur et recevirent des galées en retour. Ils déterminèrent la dernière séquence du livre, comme le suggéra Beiles, en fonction de l’ordre « hasardeux » dans lequel les chapitres avaient été finis et envoyés à la linotype ; et Burroughs de s’interroger plus tard : « Jusqu’à quel point une chose hasardeuse l’est-elle vraiment ? » En tout cas, le livre fut sous presse le même mois, et dans les magasins Parisiens en Août 1959. Dès lors, le Beat Hotel devint un lieu de rencontre florissant pour tous les jeunes branchés du monde entier. Burroughs et Gysin, sous l’influence du cannabis, poussèrent les limites de l’inspiration et du génie paranoïaque, et Burroughs se mit à faire des dessins et des collages à partir de textes cursifs dactylographiés, de photos, de dessins et de photos extraites de magazines.

La mère de Burroughs, Laura Lee Burroughs, entendit parler du livre scandaleux de son fils et lui écrivit de Palm Beach une lettre furieuse à la fin de l’année 1959, dans laquelle elle l’excommunia de la famille. La réponse rassurante qu’il lui écrivit sur le ton de la blague montra la confiance qu’il portait à son pardon et à la proximité qui existait entre mère et fils. Cependant, tout cela changea, lorsque Laura commença à montrer des symptômes de confusion et de démence naissante. La dépendance de Burroughs envers l’argent de ses parents touchait à sa fin. Il venait de terminer sa dernière séance de psychiatrie, après neuf mois passés avec le Dr. Schlumberger à Paris. Burroughs conclua que la promesse de l’analyse Freudienne (de guérir les névroses une fois le traumatisme original retrouvé) était une fausse promesse. Il finit par remettre en question les concepts mêmes de « névroses » et de « cure » psychiatrique. À l’âge de 45 ans, Burroughs entreprit de se guérir tout seul.

Le poète Américain Harold Norse résida aussi à l’hôtel et traîna avec Burroughs et Gysin. À l’époque de la publication du Festin Nu, Norse présenta Burroughs à quelqu’un qui allait rester avec lui pendant six ans : un Anglais de dix-neuf ans, roux, nommé Ian Sommerville, qui étudiait à Cambridge en Angleterre et travaillait à Paris dans la librairie Le Mistral (actuellement Shakespeare & Co.) pendant l’été. Sommerville possédait un don naturel pour les mathématiques, l’ingénierie audio, la photographie, et les ordinateurs, autant de talents qu’il partagera plus tard avec Burroughs au cours de leurs collaborations. Mais pour le moment, Sommerville aida seulement Burroughs à se désintoxiquer de la Codéine. Ce fut la première liaison amoureuse que Burroughs osa entreprendre depuis ses échecs romantiques avec Marker et Ginsberg.


Ian Sommerville

Burroughs survécut à une comparution devant un tribunal Parisien pour une accusation inventée de toutes pièces concernant une affaire de drogue. Peu après, le photographe Loomis Dean et l’écrivain David Snell lui rendirent visite en Octobre 1959. Ils travaillaient sur une histoire concernant la « révolution » Beat pour le magazine Life et laissèrent une forte impression à Burroughs : il les vit comme les porte-paroles et les initiés d’un monde manipulé par les Insectes, celui des moyens de Contrôle Occidentaux : « LIFE TIME FORTUNE INC. »

Le « troisième esprit » de Burroughs-Gysin avait besoin d’un manifeste afin d’actionner cette vision du monde qu’ils partageaient, et la même semaine, Gysin découvrit un principe de manipulation textuelle hasardeuse : il découpait de la matière pour l’une de ses toiles lorsque son couteau Stanley découpa des pages du New York Herald Tribune positionnées sous la matière, et révéla de nouvelles combinaisons de phrases apparemment dépourvues de sens, ce qu’en tant qu’ancien Surréaliste, Gysin reconnut comme de l’art. Gysin montra la technique à Burroughs et tous deux adoptèrent rapidement la « méthode du cut-up » comme une approche révolutionnaire à l’écriture.

Ils s’affairèrent donc à expérimenter le Cut-up, en collaborant à de petites éditions de leurs premiers textes passés au cut-up, Exterminateur (Auerhahn Press) et Minutes to Go (Two Cities), tous deux publiés en 1960. Ils invitèrent Sinclair Beiles et Gregory Corso à participer au manifeste Minutes to go, mais Corso n’apprécia pas la froideur de la méthode—ou, peut-être, de ses praticiens. Dans une veine purement Surréaliste, Burroughs et Gysin envisagèrent leur découverte comme la fondation d’un mouvement mondial regroupant toute forme d’art, mais surtout l’écriture—et un « Mouvement du Cut-Up » littéraire pris racine au milieu des années 60 en Allemagne, en Angleterre, et aux Etats-Unis. Mais ce n’est que bien des années plus tard que les effets durables du cut-up devaient se faire sentir.

Imprimer cette page | mise à jour : 9 octobre 2009