William S. Burroughs

William S. Burroughs
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1965 : Une année à New York

Au début de l’année 1965, Le Festin Nu passa en jugement en correctionnelle à Boston pour obscénité. Les témoins qui soutinrent Burroughs furent Allen Ginsberg, Norman Mailer, et John Ciardi. Gysin développa à cette époque un appareil qu’il appela la « Machine à Rêves » : un cylindre tailladé (en rotation et illuminé de l’intérieur) de manière à ce qu’en regardant à l’intérieur, on aperçoive des scintillements de vagues alpha et de légères hallucinations. Gysin rejoignit Burroughs à New York pour lancer son invention sur le marché ; Peter Matson, l’agent littéraire, les rencontra tous les deux à ce moment-là, c’est l’homme qui allait représenter Burroughs pour les 19 années suivantes. La Machine à Rêves fit sensation, mais personne ne voulut produire un appareil capable de provoquer des crises cardiaques.


Gysin & Burroughs devant la Dreamachine

La réputation de Burroughs était telle qu’il était en 1965 la célébrité du centre de New York. Il se lia d’amitié avec un cercle de peintres autour de Robert Rauschenberg, un artiste pop en pleine émergence, dont David Prentice. Conrad Rooks, héritier d’une famille d’industriels du cosmétique, invita Burroughs à jouer un personnage chapeauté et cadavérique dans son projet cinématographique avant-gardiste, Chappaqua.


Burroughs dans Chappaqua

Burroughs fut reçu comme un roi aux soirées et aux lectures organisées par des hôtesses telles que Panna Grady, dans son appartement du Dakota Hotel, et Wyn Chamberlain, dans son appartement-terrasse au 222 Bowery, une adresse que Burroughs ferait sienne dix ans plus tard. Brion Gysin, avec Burroughs à New York, utilisa sa diplomatie et son charme pour illuminer toutes situations sociales. Il travailla tous les jours avec lui sur leur chef d’œuvre collaboratif, un travail de textes et de collages qu’ils appelèrent Œuvres Croisées (The Third Mind). Par l’intermédiaire de Panna Grady, Gysin rencontra le poète John Giorno, un diplômé de Columbia d’environ 20 ans qui allait jouer un rôle important dans les vies respectives de Gysin et Burroughs ; Giorno et Gysin devinrent amants.


De gauche à droite : Brion Gysin, Wynn Chamberlain, John Giorno, Panna Grady, et John McKendry. Rhinebeck, New York, 31 mai 1965. Photo : Sally Chamberlain.


John Giorno photographié par Burroughs, Hotel Chelsea, New York, 31 août 1965.

Burroughs passa du temps avec David Budd, un peintre de Sarasota, en Floride, descendant d’une famille du milieu du cirque, qu’il rencontra pour la première fois au Beat Hotel dans les années 50. Budd fit découvrir à Burroughs les derniers mots de Dutch Schultz, un gangster New yorkais, tué par balle à Newark en 1935 et dont les divagations déconnectées, enregistrés par un sténographe tandis qu’il reposait mourrant sur son lit d’hôpital, rappelaient les cut-ups de Burroughs. Cette relation aboutit à un projet cinématographique en 1968, et Burroughs s’essaya à l’écriture d’un scénario basé sur la vie du gangster, appelée Les Derniers Mots de Dutch Schultz. Ce texte fut publié dans quatre éditions différentes, mais le film n’aboutit jamais.

Burroughs fut très occupé durant ces six mois passés dans le loft de Centre Street. Il collabora avec Joe Brainard et Ron Padgett à TIME (« C » Press, 1965), et encore une fois avec Ed Sanders, qui publia APO-33 : Un Régulateur Métabolique.

Le livre de collage de Burroughs, écrit avec Gysin, Œuvres Croisées, fut impubliable à l’époque dans son format. (Le County Museum of Art de Los Angeles exposa finalement les tablettes originales dans l’exposition intitulée « Ports of Entry » en Juillet 1996—soit plus de trente ans après la création d’Œuvres Croisées.) Burroughs réalisa également quelques « albums de découpures, », avec l’apport de Gysin : souvent plutôt petits, ces livres-journaux reliés étaient remplis d’images collées choisies dans la presse, de textes dactylographiés et manuscrits, de dessins en couleurs, etc. De 1960 à 1976, il en produisit environ une vingtaine. Burroughs commença également à explorer l’univers des conférences au milieu des années 60 ; il fit plusieurs apparitions publiques à New York, parfois avec Gysin. Lors d’un voyage à Paris à la même époque, il enregistra son premier disque de longue durée, Call Me Burroughs, avec Sommerville ; Gaît Frogé, propriétaire du English Bookshop, édita environ mille exemplaires de l’album vinyle, qui sortit aux Etats-Unis l’année suivante sur le label ESP-Disk de Bernard Stollman.

La fin de l’année New Yorkaise de Burroughs était à portée de main. En Septembre 1965, tandis que Gysin s’arrangeait pour ramener John Giorno avec lui au Maroc, Burroughs décida de retourner à Londres pour voir ce qu’il restait de son ménage avec Ian Sommerville. Il dut faire face immédiatement à un problème de renouvellement de visa lorsqu’il atterrit à Heathrow, à cause de sa notoriété grandissante. Le parrain de Mikey Portman, le président du Arts Council, intervint auprès des autorités de l’immigration, mais Burroughs fut obligé de quitter l’Angleterre trois mois plus tard. Il partit à Tanger pour de brèves vacances avec Gysin et Giorno.

Ce fut le chant du cygne de la scène de Tanger : Paul et Jane Bowles y étaient encore, et beaucoup d’autres du Tanger du milieu des années 50, mais la plupart pour seulement quelque temps. Le jour de Noël de l’année 1965, Jay Hazelwood (pendant longtemps le genius loci du Parade Bar, le QG des expatriés) mourut dans son bar, d’une crise cardiaque. Cet événement marqua la fin d’une époque : la population internationale fuyait le Maroc Musulman, tout juste indépendant. Burroughs retourna en janvier 1966 (au milieu des folles années Soixante) à Londres, une ville qui allait être sa maison pour les huit années qui suivirent.

Imprimer cette page | mise à jour : 5 décembre 2009