William S. Burroughs

William S. Burroughs
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Burroughs à Tanger de Paul Bowles

Burroughs à Tanger

Par Paul Bowles

La première fois que je vis Bill Burroughs c’était en 1953 tandis qu’il marchait sous la pluie dans une ruelle de Tanger. Il se droguait au haschich à l’époque et n’avait pas l’air très en forme.

Il est venu me voir l’année suivante pour me parler de certains détails concernant son contrat pour Junkie dans lequel il pensait s’être fait avoir. Je souffrais de paratyphoïde et ne fus pas d’une grande aide. C’est à l’hiver 1955-56 que nous devînmes amis et commençâmes à nous voir régulièrement. Naturellement, j’avais entendu parler de lui : comment il s’entraînait au tir dans sa chambre dans la Médina et tout le reste de la légende. C’est en le côtoyant que je compris que sa légende vivait en dépit de lui et non pas à cause de lui : il s’en fichait royalement.

Sa vie n’avait aucune organisation apparente, mais se sachant dépendant, il avait choisi de s’instaurer une discipline intérieure automatique bien plus rigoureuse que toutes celles qu’il aurait pu s’imposer de façon objective. Il vivait dans une petite chambre humide dont la seule porte donnait sur le jardin de l’hôtel Villa Muniriya. L’un des murs de la pièce, sa galerie de tir, était grêlée d’impacts de balle. Un autre mur était entièrement recouvert de photos, dont la majorité avait été prise aux sources de l’Amazone. J’aimais qu’il me raconte ce voyage, et m’arrangeais toujours pour qu’il m’en parle longuement.

Cette excursion avait fait partie de cette discipline qu’il s’était imposée, puisque l’unique raison du déplacement avait été d’essayer les effets d’une drogue locale appelée Yage, une concoction faite par les Indiens de la région, et qui doit être prise sur place puisque son efficacité disparaît quelques heures après sa préparation. L’intérêt du Yage est qu’elle est, bien plus que tout autre stupéfiant, une drogue de groupe, sa principale propriété étant qu’elle facilite la télépathie mentale et provoque une empathie émotionnelle au sein de ceux qui en prennent. Il insista sur le fait qu’elle rendait possible la communication avec les Indiens, bien qu’elle le rendît violemment malade.

Pendant les deux années au cours desquelles je vis Bill régulièrement à Tanger, je ne l’ai vu prendre que du kif, du majoun et de l’alcool, mais en grande quantité. La poubelle sur son bureau et celle en-dessous, sur le sol, étaient chaotiques, remplies de pages du Festin Nu, sur lequel il travaillait constamment. Quand il en lisait des pages à haute voix, piochée au hasard (n’importe quelle feuille qu’il attrapait faisait l’affaire) il riait beaucoup, ce qui est compréhensible, puisque c’est très drôle, mais il pouvait aussi soudainement lui arriver, se faisant (la papier toujours en main), de se lancer dans une attaque cinglante et amère sur n’importe quel aspect de la vie qui l’avait poussé à écrire le passage qu’il venait de lire. Ce qu’il y a de mieux avec Bill Burroughs c’est qu’il est toujours sensé et qu’il a toujours beaucoup d’humour, même dans ses moments les plus corrosifs. Si vous tombez sur lui à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, vous vous rendrez compte que la machine entière fonctionne à plein régime, c’est-à-dire que qu’il rie ou s’apprête à le faire.

J’ai remarqué qu’il dépensait plus d’argent pour la nourriture que la majorité de nous autres Tangérois ; peut-être en a-t-il plus à dépenser — je ne sais pas — mais fait est qu’il met un point d’honneur à bien manger, ce qui fait partie de sa volonté de vivre comme il l’entend à tout moment. (Gertrude Stein aurait dit qu’il était complaisant ; il est vrai qu’il n’est absolument pas en proie à même une once de culpabilité, jamais.) Il suit sa route en jouissant même de ses infortunes. Je ne l’ai jamais entendu faire mention d’une expérience qui le rendit heureux de façon permanente. À l’hôtel Muniriya, il avait une boîte à orgone de Reich dans laquelle il avait l’habitude de s’asseoir plié en deux en fumant le kif. Je crois qu’il l’a fabriquée lui-même. Il avait un petit poêle dans sa chambre dans lequel il faisait cuire des bonbons de Haschisch, dont il était très fier, et qu’il distribuait à quiconque était intéressé.

Pendant les mois qu’Allen Ginsberg passa ici à Tanger, lui et Bill passaient généralement la moitié de la nuit à traîner, lancés dans d’interminables disputes sur la littérature et l’esthétique. C’était toujours Bill qui attaquait l’intellect de tous bords, ce qui je crois est exactement ce qu’Allan voulait entendre. C’était sans aucun doute une chose à voir, et à entendre aussi, Bill qui trébuchait d’un coin à l’autre de la pièce, criant avec sa voix de cow-boy, promenant ses verres ici et là sans s’arrêter, avec l’index et l’annulaire, et deux ou trois cigarettes de kif allumées en même temps mais chacune dans un cendrier différent qu’il approchait un à un en faisant le tour de la pièce.

1959

Imprimer cette page | mise à jour : 26 mars 2013