William S. Burroughs

William S. Burroughs
http://theo.underwires.net/
Le feu du Dedans, par Marc Bertin (paru dans Sud Ouest)

Le feu du dedans

William Burroughs. Fruit d’un travail aussi impressionnant que méticuleux mené par le professeur Oliver Harris, cette nouvelle édition des « Lettres du Yage » dévoile la fascinante genèse d’une proposition littéraire anticipant la révolution du « Festin nu ».

L’image est rare. Une photographie en noir et blanc de l’auteur portant casque colonial et bottes en plein cœur de la jungle. Même familier de l’écrivain, cela ne peut qu’intriguer. Qu’allait-il donc faire à Mocoa dans la province colombienne du Putumayo ? Le yagé, drogue légendaire de l’Amazonie, « peut-être l’ultime fix » comme il est écrit à la fin de « Junky », son premier roman ? Un motif valable, mais certainement autre chose. En effet, en 1951, William Burroughs semble avoir tout perdu : Joan Vollmer, sa femme, tuée par balles un soir où ils faisaient leur numéro de Guillaume Tell, ses enfants, sa « relation » avec Lewis Marker. Fuite mexicaine, deux livres confidentiels, héroïne, paranoïa galopante… que vient faire cette vigne à croissance rapide (Banisteria caapi) dans un tel tableau ? C’est oublier l’imprécation rimbaldienne, « le dérèglement des sens ». Et « Les Portes de la perception » d’Aldous Huxley. Amateur de science-fiction, persuadé du pouvoir télépathique de la plante, expert en narcotiques et hallucinogènes, ayant étudié l’anthropologie à Harvard, Columbia et Mexico, Burroughs fait du yagé un but, dénué d’exotisme. Une quête façon Conrad.

Cut-up. Ainsi, de capitales en villes frontières du bout du monde, tout à la fois conquistador d’un eldorado lysergique, gringo chez les Indiens, Yankee croisant gitons sauvages et fonctionnaires retors, Bill/William Lee sillonne Panama, Équateur, Pérou et Colombie entre janvier et juillet 1953. Aux missives adressées à Allen Ginsberg, se mêlent dans un même élan sarcastique satire, farce picaresque, odyssée psychédélique. Et un style unique. Celui d’un cadavre exquis en trois parties (la correspondance de 1953, celle de 1960, « Je me meurs Meester » et l’épilogue) confirmant la double paternité de l’ouvrage. Véritable agent littéraire du Beat maudit, Ginsberg non seulement s’active pendant une décennie afin de faire publier le récit de son ami dans des magazines - son insistance finissant par payer en 1963 avec la toute première version chez City Lights, mythique maison d’édition dirigée par Lawrence Ferlinghetti à San Francisco -, mais voyage aussi sur ses traces et goûte à l’Ayahuasca. La parution ne pouvait tomber à plus parfait moment : Burroughs a rencontré le peintre Brion Gysin et emprunté sa technique de collage ou « cut-up » pour le radical « Festin nu ». Il entre à jamais dans l’Histoire. Ce manuscrit en constitue un enivrant mais fort précieux fragment.

À LIRE
« Les Lettres du Yage » de William Burroughs, traduit de l’anglais (État-Unis) par Théophile Aries, Christian Bourgois éditeur, collection « Titres » 234 p., 10 €.

Imprimer cette page | mise à jour : 6 février 2009