William S. Burroughs

William S. Burroughs
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Les Femmes : Une Erreur Biologique ? de William Burroughs

Je me rends compte qu’on me prend généralement pour
un misogyne. Donc, définition du dictionnaire Oxford : « 
Misogyne – qui hait les femmes. » Sans doute est-ce son occupation
à plein temps ? Korzybski, le fondateur de la Sémantique
Générale, disait toujours qu’il fallait discuter une
généralité ; donc de quelles femmes parle-t-on ?
Où et quand ? Ma nounou Anglaise des pages du « Tour d’écrou
 » ? Elle m’a appris quelques comptines utiles – « 
Faire un faux pas et trébucher, glisser et tomber… »
Ou cette vieille bique Irlandaise qui m’a appris à appeler
les crapauds et faire sortir les vers luisants du pain pourri ? Tout ceci
est si loin et si nostalgique, avec une bouffée de tourbe et de
porcherie. Ou la matrone de St. Louis qui a dit que j’étais
un corps ambulant ? Et bien, ce n’est pas permis à tous les
corps de marcher ; le sien en est incapable.

Faites entrer les pures et dures. La femme fatale, sous toutes ses apparences…
Kali exécute sa répugnante danse sortie d’une fête
foraine… La Déesse Blanche dévore son époux…
la Terrible Mère accomplit son acte… la putain de Babylone
monte sa panthère noire et crie, « Bande d’idiots !
Je vais vous saigner à blanc. » Cela suffit à refroidir
un homme. Mais toutes ces choses ne sont que des manifestations à
la surface, des agnelles pour tout dire : des servantes. Après
avoir jeté un oeil sur cette planète, tout visiteur venu
de l’espace dirait : « JE VEUX VOIR LE DIRECTEUR. »

Il se pourrait bien que les femmes soient une erreur biologique ; C’est
ce que j’ai dit dans The Job. Mais comme l’est tout ce que
je vois autour de moi. Il s’avéra que les dinosaures étaient
une erreur aussi, mais que représentent quelques centaines de millions
d’années, plus ou moins, pour une aussi noble expérience
 ? Et du coup – alors que les cycles mortels de la surpopulation,
la pollution, l’appauvrissement des ressources, la radioactivité
et les conflits escaladent vers un sauve-qui-peut cataclysmique –
les citoyens raisonnés se demandent si toute l’humanité
n’était pas une erreur dès le starting-gate. La question
est de savoir de qui est l’erreur, puisque toute erreur implique
une intention – et je suis convaincu que rien ne se passe dans cet
univers sans une volonté ou une intention.

Il serait alors présomptueux, pour ne pas dire impie, de dire que
le Créateur a mal fait son travail ; puisqu’un travail raté
de notre point de vue peut être un travail réussi de Son
point de vue. L’histoire de la planète est l’histoire
de l’idiotie illuminée par quelques crétins que l’on
remarque par leurs génies comparatifs. Si l’on considère
l’organisme humain comme l’artefact d’un Créateur
doté d’une intention, nous pouvons ensuite voir plus ou moins
où nous nous trouvons. À ce jour, aucun super génie
n’est parvenu à réaliser ce qu’on pourrait appeler
l’intelligence normale si l’on considère le fonctionnement
potentiel de l’artefact humain.

« Regardez-moi cet artefact. » L’instructeur soulève
un fusil à pierre. « Qu’est-ce qui cloche ? Pas mal
de choses. Il a encore pas mal de chemin à faire. »
Il soulève un fusil automatique moderne. « Avec ça
nous nous rapprochons de la limite de l’efficacité des armes
portatives selon le principe d’un projectile propulsé par
une charge explosive. Maintenant regardez cet artefact. » Il soulève
une cage dans laquelle gronde une belette. « Qu’est-ce qui
cloche chez cet artefact ? Rien. Il est limité, mais si l’on
considère sa structure et ses objectifs, il fonctionne assez bien…
 »

Regardons un peu l’artefact humain. Qu’est-ce qui cloche chez
lui ? Presque tout. Considérons une espèce qui vive sur
la côte, et regarde les bateaux aller et venir jour après
jour, durant des années, et croit toujours que la terre est plate
parce que l’Eglise le dit ; une espèce qui utilise des boulets
de canon pendant cinq cent ans avant l’idée qu’un boulet
de canon qui explose au contact puisse fleurir sur ce sol fertile…Et
je pourrais continuer encore et encore. Alors pourquoi l’artefact
humain en est-il resté au stade du fusil à pierre ? J’avance
la théorie selon laquelle nous n’étions pas destinés
à demeurer dans notre état présent, pas plus qu’un
têtard est destiné à rester éternellement un
têtard.

L’organisme humain se trouve dans un état de néoténie.
On utilise ce terme biologique pour décrire un organisme fixé
à ce qui serait normalement une phase larvaire ou transitionnelle.
D’ordinaire, une salamandre commence son cycle de vie dans l’eau
munie de branchies ; plus tard les branchies s’atrophient, et l’animal
développe des poumons. Cependant, certaines salamandres ne perdent
jamais leurs branchies ou ne quittent jamais l’eau. Elles sont dans
un état de néoténie. La salamandre Xolotl que l’on
trouve au Mexique est un exemple. Les scientifiques, émus par la
condition critique de cette belle créature, lui donnèrent
une injection d’hormones, après quoi elle perdit ses branchies
et quitta l’eau après des années de néoténie.
C’est peut-être forcé d’espérer qu’une
simple injection pourrait faire sortir l’espèce humaine de
son évolution arrêtée. Mais peu importent les moyens
mis en place pour apporter un changement, ce dernier sera irréversible.
La Xolotl, une fois ses branchies perdues, ne peut jamais les réclamer.
Il semblerait que l’évolution est une voie à sens
unique.

Si l’on considère les étapes de l’évolution,
on a l‘impression qu’en les franchissant, la créature
se retrouve piégée. Voici un poisson qui survie à
la sécheresse parce qu’il a développé des pieds
et des poumons rudimentaires. En ce qui concerne le poisson, ce ne sont
que des moyens de passer d’une source d’eau à une autre.
Mais dès qu’il laisse ses branchies derrière, il se
retrouve dès lors doté de poumons. Le poisson a donc fait
un pas en avant évolutionnaire. Parti à la recherche d’eau,
il a trouvé l’air.

Peut-être un pas en avant identique sera-t-il fait pour la race
humaine. L’astronaute ne part pas à la recherche d’espace
 ; il cherche davantage de temps – c’est-à-dire, à
égaler l’espace au temps. Le programme spatial est simplement
une tentative pour transporter ailleurs nos impasses temporelles insolubles.
En revanche, comme le poisson qui marche, en recherchant plus de temps,
nous pourrions trouver à la place davantage d’espace, et
découvrir ensuite qu’il est impossible de faire marche arrière.

Un pas si évolutionnaire impliquerait des changements littéralement
inconcevables de notre point de vue actuel. La séparation des sexes
est-elle un stratagème arbitraire destiné à perpétuer
un arrangement impraticable ? L’étape suivante impliquerait-elle
la fusion des deux sexes en un organisme ? Et que serait la nature de
cet organisme ? Comme disait toujours Korzybski, « Je ne sais pas.
Il faut voir. » Est-ce trop demander à cette espèce
de poisson échoué qu’est la race humaine de prendre
l’impensable en considération, pour le bien de l’évolution
 ?

Imprimer cette page | mise à jour : 17 août 2007