William S. Burroughs

William S. Burroughs
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Parrain de la Beat Generation : Bowie rencontre Burroughs

Londres, le 17 novembre 1973

William Burroughs (60 ans) : Dessinez-vous tous vos modèles ?

David Bowie (27 ans) : Oui, je contrôle tout. Je ne peux pas laisser une autre personne faire quelque chose, parce que je trouve que je fais mieux les choses qui me sont destinées. Je ne veux pas que d’autres personnes s’amusent avec ce qu’elles croient m’imaginer faire. Je n’aime pas lire les choses que les gens écrivent sur moi, parce que ce n’est pas leur profession de faire ça.
Les gens me regardent pour savoir ce qu’est l’esprit des années 70, au moins 50 % le font. Les critiques, je ne les comprends pas. Ils deviennent trop intellectuels. Ils ne connaissent pas grand-chose au langage de la rue ; alors, ils sont obligés de faire leur boulot avec des dictionnaires et ils prennent plus de temps pour dire ce qu’ils veulent. J’ai fréquenté une école bourgeoise, mais je viens de la classe ouvrière. J’ai gardé le meilleur des deux mondes, j’ai vu ces deux classes, alors j’ai une idée plutôt juste de la manière dont les gens vivent et pourquoi ils le font. Comment considérez-vous l’image que les gens peignent de vous ?

Burroughs : Ils essaient de vous catégoriser. Ils veulent voir l’image qu’ils se sont faite de vous, et s’ils n’y arrivent pas, ils se fâchent. Écrire, c’est voir à quel point vous pouvez faire qu’une chose se produise, c’est l’objet de tout art. Ils pensent qu’un homme désire quoi d’autre, un prêtre pour une mission en laquelle il ne croit pas ? Pour moi, la chose la plus importante est que les artistes doivent prendre le contrôle de cette planète parce qu’ils sont les seuls à pouvoir faire qu’une chose se produise. Pourquoi devrions-nous laisser ces putains de politiciens de presse prendre le pouvoir ?

Bowie : Je change beaucoup d’avis. D’ordinaire, je ne suis pas énormément d’accord avec ce que je dis. Je suis un incorrigible menteur.

Burroughs : Moi aussi.

Bowie : Je ne sais pas si c’est moi qui change d’avis, ou si je mens beaucoup. C’est quelque part entre les deux. Ce n’est pas exactement que je mens, mais je change constamment d’avis. Les gens me lancent toujours des choses que j’ai dites, alors je leur dis que je ne voulais rien dire en particulier. Vous ne pouvez pas vous en tenir à une opinion pour toute votre vie.

Burroughs : Seuls les politiciens établissent ce qu’ils pensent une fois pour toutes. Prenez un homme comme Hitler, il n’a jamais changé d’avis.

Bowie : Nova Express m’a vraiment rappelé Ziggy Stardust, que je vais adapter sur scène. Il y a quarante scènes et j’aimerais que les personnages et les acteurs apprennent des scènes qu’on mélangerait ensuite dans un chapeau et le jour de la représentation, ils les joueraient dans l‘ordre du tirage. Tout ça me vient de vous, Bill… Comme ça, ça changerait tous les soirs.

Burroughs : C’est une très bonne idée, un cut-up visuel dans une séquence à chaque fois différente.

Bowie : Je m’ennuie très vite et cela me donnerait de l’énergie. Je suis plutôt de la vieille école, celle qui dit que lorsqu’un artiste créé son œuvre, elle ne lui appartient plus… Je vois juste ce que les gens en font. C’est pourquoi l’adaptation-télé de Ziggy devra dépasser les attentes des gens ou ce qu’ils s’imaginaient être Ziggy.

Burroughs : Pouvez-vous nous dire quelle est votre image de Ziggy Stardust ? D’après ce que je vois, cela concerne le monde à la veille de sa destruction qui est prévue pour dans cinq ans.

Bowie : Il reste cinq années avant la fin de la planète. On a annoncé que le monde finirait à cause d’un manque de ressources naturelles. (L’album est sorti trois ans avant l’interview) Ziggy est dans la position de tous ces enfants qui ont accès à ce qu’ils ont toujours voulu penser. Les personnes plus âgées ont perdu tout contact avec la réalité et les gosses se retrouvent tout seul et ils pillent tout. Ziggy était dans un groupe de rock & roll et les ados n’en veulent plus. Il n’y a plus d’électricité pour en jouer. Le conseiller de Ziggy lui dit de collecter les informations et de les chanter, parce qu’il n’y a plus d’informations. Alors c’est ce que Ziggy fait et les infos sont terribles. All the young dudes est une chanson sur ces informations. Ce n’est pas un hymne à la jeunesse comme le pensent les gens. C’est complètement l’inverse.

Burroughs : D’où vient cette idée de Ziggy, et celle des cinq années ? Bien sûr, l’épuisement des ressources naturelles n’amènera pas la fin du monde. Le résultat sera l’effondrement des civilisations. Et cela réduira la population de trois quarts.

Bowie : Absolument. Cela ne causera pas la fin du monde pour Ziggy. La fin arrivera quand les infinis débarqueront. Ce sont de réels trous noirs, mais j’en ai fait des gens parce qu’il serait très difficile d’expliquer un trou noir sur scène.

Burroughs : Oui, un trou noir sur scène serait une grosse dépense. Et ce serait une représentation continue, qui commencerait par engloutir Shaftesbury Avenue.

Bowie : Les infinis conseillent à Ziggy en rêve d’écrire une chanson sur l’homme des étoiles, alors il écrit « Starman », qui est la première nouvelle d’espoir que les gens entendent. Ils s’accrochent donc à ça. Les hommes des étoiles dont il parle s’appellent les infinis, et ils sortent en sautant des trous noirs. Ziggy a parlé de cet incroyable homme de l’espace censé descendre sur terre pour sauver la planète. Ils arrivent quelque part dans Greenwich Village. Ils se moquent de tout et ne nous sont pas d’une réelle utilité. Ils se sont retrouvés par hasard dans notre univers en sautant d’un trou noir. Leur vie entière consiste à sauter d’un univers à un autre. Dans le spectacle, l’un d’eux ressemble à Brando, un autre à un New-yorkais noir. J’en ai même un qui s’appelle Fofolle le renard infini.
Du coup Ziggy se met aussi à croire à tout ça et se voit comme le prophète des futurs hommes des étoiles. Il s’élève aux hauteurs incroyables de la spiritualité et est gardé en vie par ses disciples. Quand les infinis arrivent, ils prennent des morceaux de Ziggy pour devenir vrais parce que dans leur état originel, ils sont faits d’anti-matière et ne peuvent exister dans notre monde. Et ils le coupent en pièce sur scène pendant la chanson « Rock and Roll Suicide ». Dès que Ziggy meurt sur scène les infinis prennent ses éléments et se rendent visibles. C’est une fantaisie de science-fiction contemporaine et c’est ce qui a littéralement frappé mon esprit quand j’ai lu Nova Express, qui fut écrit en 1961. Peut-être sommes-nous les Rodgers et Hammerstein des années soixante-dix, Bill !

Burroughs : Effectivement, je peux le croire. Les parallèles sont définitivement là, et ça a l’air bien.

Bowie : Il me faut le tableau complet d’un spectacle. Je dois l’avoir totalement en moi. Je ne me contente pas d’écrire des chansons, je veux que ça soit tridimensionnel. Écrire des chansons en tant qu’art est un peu archaïque maintenant. Écrire une chanson n’est pas suffisant.

Burroughs : C’est toute la performance qui compte. Ce n’est pas comme regarder quelqu’un assis en train de jouer du piano.

Bowie : Une chanson doit avoir un personnage, une forme, un corps et influencer les gens à un tel point qu’ils l’utilisent pour leurs propres mécanismes. Ça doit les affecter non pas comme une simple chanson, mais comme un style de vie. Les Rock Stars ont assimilé toutes sortes de philosophie, de styles, d’histoires, d’écritures et ils balancent ce qu’ils en ont glané.

Burroughs : La révolution viendra si l’on ignore l’existence des autres.

Bowie : Vraiment. Aujourd’hui, on a des gens qui provoquent ça d’une manière bien plus rapide qu’avant. Les gens qui écoutent des groupes comme Alice Cooper, les New York Dolls et Iggy Pop, qui ignorent totalement et irrévocablement l’existence des gens qui écoutent les Stones et les Beatles. Le creux s’est rétréci de dix à 20 ans.

Burroughs : Le taux grimpant du changement. Les médias en sont vraiment responsables. Ce qui produit un effet incalculable.

Bowie : A une époque, même quand j’avais 13 ou 14 ans, pour moi, on était vieux entre 14 et 40 ans. En gros. Mais maintenant ce sont les 18 et les 26 ans, il peut y avoir de terribles désaccords ce qui est en fait assez alarmant. Nous n’essayons pas de rassembler les gens, mais de nous demander combien de temps il nous reste. Ce serait certainement ennuyeux si les pensées s’accordaient toutes. Cela m’intéresse plus de savoir si la planète va survivre.

Burroughs : En fait, c’est le contraire qui arrive ; les gens s’éloignent de plus en plus les uns des autres.

Bowie : L’idée de rassembler les pensées me rappelle la période du Flower Power. Le rassemblement des gens que je trouve obscène en tant que principe. Cela n’est pas humain. Ce n’est pas une chose naturelle contrairement à ce que certains veulent nous faire croire.

Craig Copetas : Et l’amour ?

Burroughs : Beurk.

Bowie : Je ne suis pas à l’aise avec le mot « amour ».

Burroughs : Moi non plus.

Bowie : On m’a dit qu’il était cool de tomber amoureux, et ce n’en était rien pour moi. J’ai donné trop de mon temps et de mon énergie à une autre personne et ils ont fait pareil avec moi et l’on a commencé à s’épuiser. Et c’est ça l’amour à terme… Que l’on décide de mettre toutes nos valeurs en une personne. C’est comme deux supports où chacun veut être le support de l’autre.

Burroughs : Je ne pense pas que le mot « amour » soit très utile. Il est basé sur la séparation d’une chose qu’on appelle le sexe et d’une chose qu’on appelle l’affection. Comme les récits primitifs du vieux Sud où la femme est sur un piédestal et l’homme la vénère puis sort pour baiser une pute. C’est principalement un concept occidental qui s’est étendu avec ce truc dans le Flower Power qui consiste à aimer tout le monde. Et bien. Vous ne pouvez pas faire ça parce que les intérêts ne sont pas les mêmes.

Bowie : Le mot est faux, j’en suis sûr. C’est la manière dont vous comprenez l’amour. L’amour que vous voyez parmi les gens qui disent, « Nous nous aimons, » c’est agréable à voir, mais vouloir ne plus être seul, vouloir avoir une personne à qui ils puissent se rattacher pendant quelques années, ce n’est pas l’amour qui dure à travers les vies de ces gens. Il y a un autre mot. Je ne suis pas sûr que ce soit un mot. L’amour correspond à toute sorte de relation auxquelles on pense. Je suis sûr qu’il signifie relation, toute sorte de relation auxquelles on pense.

Copetas : Et la sexualité : où mène-t-elle ?

Bowie : La sexualité et l’endroit où elle mène est une question extraordinaire, parce que je la ne vois pas mener où que ce soit. Elle est avec moi, un point c’est tout. Elle ne sort pas comme une nouvelle campagne de publicité annuelle. Elle est tout simplement là. Tout ce à quoi vous pensez en matière de sexualité est là. Peut-être y a-t-il différentes sortes de sexualité, peut-être seront-elles mis au grand jour. Comme à une époque, il était impossible d’être homosexuel d’une manière publique. Aujourd’hui, c’est accepté. La sexualité ne changera jamais parce que les gens ont baisé chacun à leur manière depuis la nuit des temps et continueront à agir ainsi. Seul d’autres manières feront surface. Cela pourrait même atteindre un état puritain.

Burroughs : Il y a certaines indications qui montrent que cela pourrait évoluer ainsi dans le futur, un vrai retour en arrière.

Bowie : Oh oui, regardez le business du rock. Ce pauvre vieux Clive Davis. On l’a retrouvé en train de s’enfuir avec de l’argent et il y avait aussi de la drogue mêlée à tout ça. Et ca a commencé avec une grande campagne de nettoyage au sein des maisons de disque, ils commencent à se débarrasser de leurs artistes.
Beaucoup de gens me voient comme quelqu’un d’asexué. Et les gens qui me comprennent sont plus proches de ce que je comprends de moi. Ce qui n’est pas grand-chose parce que je cherche toujours. Je ne sais pas, les gens qui se trouvent proches de l’état dans lequel je suis me considèrent plus comme une espèce de chose érogène. Mais les gens qui ne me connaissent pas beaucoup me voient plus d’une manière sexuelle. Mais là encore, cela vient peut-être d’un désintérêt du sexe après un certain âge, parce que les gens plus proches de moi sont généralement plus âgés. Et ceux qui me voient plus comme un objet sexuel sont généralement plus jeunes. Les jeunes comprennent les paroles d’une manière différente ; ils ont une compréhension plus tactile, ce que je préfère. Parce que c’est comme ça que je réussis à écrire les paroles, surtout celles très William B. Je ne peux pas dire que j’analyse tout et que c’est exactement ce que vous dîtes, mais d’un point de vue purement sensible, j’ai compris ce que vous écrivez. C’est là, tout un univers magique peuplé de formes et de couleurs étranges, de goûts, de sentiments.
Je dois vous dire que jusqu’à récemment, je n’ai pas été un lecteur avide de l’œuvre de William. Je n’ai pas vraiment dépassé Kerouac pour être honnête. Mais lorsque j’ai commencé à regarder votre œuvre, je ne pouvais pas y croire. Surtout après avoir lu Nova Express, je me suis vraiment retrouvé dans celui-là. Mon ego a évidemment surtout apprécié le chapitre Couleur Payante, après celui-là, j’ai commencé à retirer des phrases du reste du livre.

Burroughs : Vos paroles sont plutôt perceptives.

Bowie : C’est un peu bourgeois, mais ça me va, parce que je suis un bourgeois.

Burroughs : C’est plutôt surprenant qu’il y ait tant de paroles compliquées, et qu’elles se répandent au sein d’un public nombreux. Le contenu de la majorité des paroles dans la pop est pratiquement nul, du genre Power to the People.

Bowie : Je suis pratiquement sûr que mon public n’écoute pas mes paroles.

Burroughs : Voici une chose intéressante à savoir. Les comprennent-ils ?

Bowie : Et bien, elles sont plus un moyen de communication, ce n’est qu’après qu’ils s’assoient et prennent le temps de se pencher dessus. À quel niveau ils les lisent, je ne sais pas, ils les comprennent en tout cas parce qu’il arrive qu’ils me renvoient leurs propres interprétations de ce dont je parle, ce qui est très bien pour moi parce que parfois je n’en ai aucune idée. Parfois, j’écris quelque chose que j’oublie et dont la signification refait surface dans la lettre d’un ado qui m’écrit ce qu’il en pense, et je prends leur analyse tellement à cœur que je reprends son truc : écrire ce que mon public me dit d’écrire.
Lou Reed est définitivement l’auteur le plus important du rock moderne. Pas à cause de ce qu’il fait, mais de la direction qu’il lui donnera. La moitié des nouveaux groupes ne serait pas là si ce n’était grâce à Lou. Le mouvement que l’œuvre de Lou a créé est impressionnant. New York City est Lou Reed. Lou écrit au niveau des entrailles de la rue et les Anglais essaient bien plus d’intellectualiser.

Burroughs : Quelle est votre inspiration pour l’écriture, est-elle littéraire ?

Bowie : Je ne crois pas.

Burroughs : Et bien, j’ai lu votre texte qui s’appelle Eight Line Poem et il m’a vraiment fait penser à T.S. Eliot.

Bowie : Je n’ai jamais rien lu de lui.

Burroughs : (Il rit) Ca m’a vraiment rappelé The Waste Land. Est-ce que certaines de vos idées viennent de vos rêves ?

Bowie : Cela arrive fréquemment.

Burroughs : 70 % des miennes viennent de rêves.

Bowie : Il y a une chose à faire juste quand vous allez vous coucher, si vous gardez vos hanches un peu élevées, vous n’irez jamais plus loin que l’étape qui consiste à rêver. J’ai fait ça assez souvent et ça m’a permis de rêver bien plus longtemps que si je ne faisais que me relaxer.

Burroughs : Je rêve beaucoup, et après, comme j’ai le sommeil léger, je me réveille et je note quelques mots qui me ramèneront toujours l’idée tout entière.

Bowie : Je garde un magnétophone près de mon lit et ensuite si quelque chose me vient, je l’enregistre dans le magnétophone. Quant à mon inspiration, je n’ai pas vraiment changé de positions depuis que j’ai 12 ans, vraiment. J’ai la mentalité d’un garçon de 12 ans. Quand j’étais à l’école, j’avais un frère qui était passionné par Kerouac et il m’a donné Sur la route. Ça a toujours été une grande influence pour moi.

Copetas : Les images que vous deux répandez sont très graphiques, presque de la nature d’une bande dessinée.

Bowie : C’est vrai en fait, je trouve ça plus facile d’écrire dans ces petites vignettes ; si j’essaie de me sentir plus sérieux, je me retrouve hors ligue. Je ne pourrais pas me retenir dans ce que je dis. En plus, si vous êtes vraiment plus sérieux, il y a davantage de temps pour lire ou écouter ou regarder. Si les gens lisent trois heures de ce que vous avez fait, alors ils l’analyseront pendant sept heures et reviendront avec sept heures de leur propre pensée… Alors que si vous leur donnez 30 secondes de votre travail en général, ils y pensent quand même pendant sept heures. Ils prennent des images mentales de ce que vous faites. Et ils les pontifient. Le caractère immédiat de l’image. Les choses doivent frapper pendant l’instant présent. C’est une des raisons pour lesquelles je m’intéresse à la vidéo, l’image doit frapper immédiatement. J’adore la vidéo et tout le montage qui s’ensuit.
Quels sont vos projets en ce moment ?

Burroughs : En ce moment, j’essaie d’instaurer un Institut d’Etudes Avancées quelque part en Ecosse. Son but sera d’élargir et d’altérer la conscience pour atteindre une gamme plus large, de la flexibilité et de l’efficacité à une époque où les disciplines traditionnelles ne sont pas parvenues à établir des solutions viables. Vous voyez, l’arrivée de l’ère spatiale et la possibilité d’explorer des galaxies et de contacter des formes extraterrestres pose la nécessité urgente d’obtenir des solutions radicalement nouvelles. Nous prendrons seulement en considération des méthodes non-chimiques actuellement utilisées en Orient et en Occident avec des méthodes qui ne sont à présent pas utilisées pour élargir la conscience et augmenter le potentiel humain.
Nous savons exactement ce que nous voulons faire et comment nous y prendre. Comme je l’ai dit, aucune expérience faite à l’aide de drogues n’est prévue et aucune autre drogue que l’alcool, le tabac et les médicaments personnels obtenus sur ordonnances seront permis dans le centre. Au fond, les expériences que nous proposons ne sont pas chères et faciles à effectuer. Des choses comme la méditation et des exercices du style Yoga, des expériences sur la communication, le son, la lumière et les films avec des chambres de privation sensorielle, des pyramides, des générateurs psychotoniques et l’Accumulateur d’Orgones de Reich, des expériences avec des infrasons, des expériences avec les rêves et le sommeil.

Bowie : Ca a l’air fascinant. Etes-vous intéressé à la base par les forces énergétiques ?

Burroughs : L’expansion de la conscience, qui mène éventuellement à des mutations. Avez-vous lu Voyage hors du corps ? Ce n’est pas un livre typique sur la projection astrale. Cet homme d’affaire américain s’est rendu compte qu’il faisait des expériences au cours desquelles il sortait de son corps—il n’a jamais utilisé aucune drogue hallucinogène. Il essaie désormais d’implanter cette force de l’air astrale. Ce truc sur le psychisme est vraiment la dernière mode aux Etats-Unis en ce moment. Vous en êtes-vous rendu compte lorsque vous étiez là-bas ?

Bowie : Non, je m’en suis intentionnellement protégé. J’étudiais le bouddhisme tibétain quand j’étais assez jeune, encore une fois influencé par Kerouac. L’institut de Bouddhisme Tibétain était facile d’accès alors j’y ai fait un saut pour y jeter un coup d’œil. Il y avait un type dans la cave qui était à la tête d’une organisation qui s’implantait quelque part en Ecosse pour recevoir les réfugiés et je m’y suis impliqué à un niveau purement sociologique parce que je voulais aider les réfugiés à sortir d’Inde, parce qu’ils vivaient vraiment des temps difficiles là-bas, ils tombaient comme des mouches à cause du changement d’atmosphère en provenance de l’Himalaya.
L’Ecosse était un endroit plutôt bien pour les mettre, et je me suis retrouvé de plus en plus possédé par leur façon de penser, ou de ne pas penser, et vraiment impliqué pendant un moment. J‘en étais au point où je voulais devenir un moine novice et environ deux semaines avant de faire les premiers pas, j’ai lâché l’affaire et suis sorti dans la rue pour me saouler et n’y suis jamais retourné.

Burroughs : Exactement comme Kerouac.

Bowie : Vous allez souvent aux Etats-Unis ?

Burroughs : Pas depuis 71.

Bowie : Je peux vous dire que ça a changé depuis.

Burroughs : Quand y étiez-vous pour la dernière fois ?

Bowie : Il y a un an à peu près.

Burroughs : Avez-vous vu quelques-uns de ces films pornos à New York ?

Bowie : Oui, quelques-uns.

Burroughs : La dernière fois que j’y étais, j’en ai vu environ 30. J’allais être membre du jury au festival du film érotique.

Bowie : Les meilleurs étaient les films allemands, ils étaient vraiment incroyables.

Burroughs : J’ai trouvé que les Américains étaient quand même les mieux. J’aime vraiment le cinéma… J’ai entendu dire
que vous alliez peut-être jouer Valentine Michael Smith dans l’adaptation cinématographique de En terre étrangère.

Bowie : Non, je n’aime pas vraiment le livre. En fait, je trouve qu’il est nul. On m’a suggéré de l’adapter au cinéma, alors je me suis mis à le lire. Il m’a semblé un peu trop Flower Power, alors j’ai commencé à me méfier un peu.

Burroughs : Je ne suis pas très enchanté par le livre non plus. Vous savez, la science-fiction n’a jamais vraiment connu de grands succès. On disait qu’elle était le début d’une toute nouvelle direction mais il ne s’est rien passé. C’était génial pour les effets spéciaux dans certains films, comme 2001. Mais on en est resté là.

Bowie : J’ai le même sentiment. En ce moment je prépare 1984 d’Orwell pour la télévision ; c’est une thèse politique et une impression des coutumes dans un autre pays. Quelque chose de cette nature aura plus d’impact à la télévision. Je ne crois pas au vrai cinéma ; ça n’a pas la force de la télévision. Le fait d’avoir des gens qui doivent sortir pour aller au cinéma est un système très archaïque. Je préfère carrément rester assis chez moi.

Burroughs : Vous voulez dire tout le concept du public ?

Bowie : Oui, il me paraît ancien. Il n’a pas ce caractère immédiat.

Burroughs : Absolument, tout cela renvoie à l’image et à la manière dont on l’utilise.

Bowie : C’est vrai. J’aimerais commencer une chaîne de télévision.

Burroughs : Il n’y a plus vraiment de programme de valeur maintenant. La télé britannique est un peu mieux que l’américaine. La meilleure chose que font les Britanniques sont les programmes d’histoire naturelle. Il y en avait un la semaine dernière sur les lions de mer mangeurs de pingouins, incroyable. Je ne vois pas pourquoi on a des programmes ennuyeux, les réformes du logement et les grèves de mineurs ennuient franchement les gens.

Bowie : Ils ont tous un niveau d’intérêt d’environ trois secondes. Assez de temps pour se plonger dans la prochaine phrase du commentateur. Et c’est sur ça qu’ils se basent. Je vais rassembler tous les groupes des Etats-Unis et d’Angleterre qui valent le coup, puis faire un programme d’une heure sur eux. La majorité des gens n’ont probablement jamais entendu parler d’eux. Ils font et disent des choses comme aucun autre groupe. Des choses comme la musique portoricaine au Cheetah Club à New York. Je veux que les gens entendent des musiciens comme Joe Cuba. Il a fait des choses devant des foules à Porto Rico. La musique est fantastique et importante. Je veux aussi me mettre à diffuser les films d’Andy Warhol à la télé.

Burroughs : Avez-vous rencontré Warhol ?

Bowie : Oui, il y a environ deux ans, j’étais invité à la Factory. On est rentré dans l’ascenseur et l’on est monté. Quand la porte s’est ouverte, il y avait un mur en brique devant nous. On a frappé sur le mur et ils n’ont pas cru qui nous étions. Alors on est redescendu et l’on a remonté jusqu’à ce qu’ils ouvrent le mur et tout le monde se scrutait du regard. C’était peu après l’incident avec le flingue. J’ai rencontré l’homme qui était le mort vivant. Le teint jaune, un postiche de la mauvaise couleur, des petites lunettes. J’ai tendu ma main et le gars s’est retiré, alors je me suis dit, "Ce type n’aime pas la chair, de toute évidence c’est un reptile". Il a sorti un appareil photo et pris une photo de moi. Et j’ai essayé de discuter un peu avec lui, mais ça ne menait nulle part.
Et alors il a vu mes chaussures. Je portais une paire de chaussures jaune doré, et il a dit, "J’adore ces chaussures, dîtes-moi où vous les avez eues". Il s’est alors lancé dans un monologue sur le design des chaussures et ça a brisé la glace. Mes chaussures jaunes ont brisé la glace avec Andy Warhol.
J’adore ce qu’il faisait. Je pense que son importance était vraiment conséquente, c’est devenu le gros truc de l’aimer maintenant. Mais Warhol voulait être un cliché, il voulait être disponible à Woolworth, et qu’on parle de lui comme ça avec aisance. J’ai entendu dire qu’il voulait faire de vrais films maintenant ce qui est triste parce que ceux qu’ils faisaient étaient vraiment ce dont on avait besoin. Je suis sorti en en sachant toujours aussi peu de lui en tant que personne qu’en rentrant.

Burroughs : Je ne crois pas qu’il y ait vraiment une personne là-dedans. Il a quelque chose d’étranger, de complètement et de totalement dépourvu d’émotion. C’est vraiment un personnage de science-fiction. Il est d’une couleur étrange et verte.

Bowie : C’est ce qui m’a frappé. Il n’a pas la bonne couleur pour être un être humain. Surtout sous la lumière crue des néons de la Factory. Apparemment, cela relève du miracle de le voir en plein jour.

Burroughs : Je l’ai vu sous toutes les lumières et je ne sais toujours pas ce qui se passe là-dedans, sauf que c’est quelque chose d’intentionnel. Ce n’est pas énergétique, mais plutôt insidieux, complètement asexué. Ses films seront les films de deuxième partie de soirée dans le futur.

Bowie : Exactement. Vous vous souvenez de Pork ? Je veux le diffuser à la télé. La télé a mangé tout le reste, et les films de Warhol sont tout ce qu’il reste, ce qui est fabuleux. Pork pourrait devenir le prochain I Love Lucy, la grande comédie américaine. Ça parle de la manière dont vivent les gens, pas comme Lucy qui n’a jamais touché de l’eau de vaisselle. Ça parle des gens qui vivent et se battent pour survivre.
Pork parle de ça. La destruction du spectacle. Même si j’aimerais bien faire ma propre version de Sinbad le Marin, qui est un grand classique à mon goût. Mais ca devrait être fait à un niveau extraordinaire. Cela serait incroyablement indulgent et coûteux. On aurait besoin de lasers et de toutes les choses relatives à une vraie œuvre fantastique.
Voire l’utilisation d’hologrammes. Les hologrammes sont importants. Il y a la cassette vidéo, puis il y aura les hologrammes. On utilisera les hologrammes dans à peu près sept ans. Il faudra développer un maximum de bibliothèques de cassettes vidéo dans l’intérim. Vous ne pouvez pas enregistrer suffisamment de bonnes choses à la télé. Je veux avoir mon propre choix de programmes. Il faut un logiciel adéquat disponible.

Burroughs : J’enregistre les sons de tout ce que je peux.

Bowie : Les médias sont soit notre salut, soit notre mort. J’aimerais croire qu’ils sont notre salut. Ce qui m’intéresse particulièrement est de découvrir ce qu’on peut faire avec les médias et la manière dont on peut les utiliser. Vous ne pouvez pas rassembler les gens comme s’ils faisaient tous partis d’une grande famille, ils ne veulent pas ça. Ils veulent s’isoler ou vivre en tribus. Un groupe de 18 gosses préférera rester groupé et détester les prochains 18 gosses à l’autre bout de la rue. On ne va pas se retrouver avec deux ou trois quartiers différents main dans la main à s’aimer les uns les autres. Il y a beaucoup de trop de gens.

Burroughs : Bien trop de gens. Nous nous trouvons dans une situation de surpopulation, mais le fait qu’il y ait moins de gens ne signifie pas qu’ils ne seront pas hétérogènes. Ils sont tout simplement différents. Tous ces discours sur une grande famille mondiale ne sont que des bêtises. J’ai travaillé avec les Chinois parce qu’ils sont très similaires les uns aux autres.

Bowie : Et aujourd’hui, un homme sur quatre en Chine a un vélo, ce qui est quelque chose si l’on tient compte de ce qu’ils n’avaient pas avant. Et c’est un miracle pour eux. C’est comme si nous avions tous un jet privé.

Burroughs : C’est parce qu’ils sont la personnification d’une seule personne qu’ils peuvent vivre ensemble sans aucune friction. De toute évidence, nous ne sommes pas du tout comme ça.

Bowie : C’est pourquoi ils n’ont pas besoin de rock & roll. Les rock stars britanniques ont joué en Chine dans un grand champ sale, et elles étaient traitées comme si elles venaient faire un spectacle forain. Des vieilles femmes, de jeunes enfants, des adolescents, qui vous voulez, tout le monde est venu, ils sont passés devant eux et ils les ont regardé jouer. Ça n’avait aucun sens. Certains pays n’ont pas besoin de rock & roll parce qu’ils ont été beaucoup rassemblés, comme une grande famille. La Chine représente cette image du père et de la mère—je n’ai jamais vraiment su lequel des deux, ça fluctue entre les deux. Pour l’Occident, Jagger représente très certainement l’image de la mère et il est la mère poule de tout le truc. Ce n’est pas un coquerico ; il ressemble bien plus au propriétaire d’un bordel ou une madame.

Burroughs : Oh, il y a beaucoup de ça.

Bowie : Il est incroyablement sexy et très viril. Je le trouve aussi incroyablement maternel et agrippé au sein de son blues ethnique. C’est un garçon blanc de Dagenham qui fait tout son possible pour être ethnique. Vous voyez, essayer de retaper un peu le business du rock est proche de ce que les ados aiment, parce que je trouve, si vous voulez parler en termes de rock, que tout dépend du sensationnel, et les ados sont bien plus sensationnels que les stars elles-mêmes. Le business du rock est une pâle imitation de ce qu’est la vie d’un ado. L’admiration vient de l’autre côté. C’est un renversement complet, surtout depuis quelques années. Vous descendez le long de Christopher Street et alors vous vous demandez ce qui a foiré. Les gens ne sont pas comme James Taylor, ils peuvent paraître façonnés à l’extérieur, mais à l’intérieur de leur tête, ça n’a rien à voir.

Burroughs : La politique du son.

Bowie : Oui. On a ça nous aussi maintenant. Cela a vaguement pris la forme d’une politique du son. Le fait de pouvoir à présent subdiviser le rock en différentes catégories est quelque chose qu’on ne pouvait pas faire il y a dix ans. Mais maintenant je peux débiter au moins dix sons qui représentent plus un type de personne qu’un style de musique. Les critiques n’aiment pas dire ça, parce que les critiques aiment être des critiques, et la plupart d’entre eux auraient voulu être des rock stars. Mais quand ils classifient, ils parlent des gens, pas de la musique. Tout cela est politique.

Burroughs : C’est comme les infrasons, le son inférieur au niveau de l’ouïe. En dessous de 16 Merz. Réglé à fond, il peut faire tomber des murs à 200 kilomètres. Vous pouvez aller au bureau français des brevets et acheter le brevet pour rien. Vous pouvez construire la machine pour presque rien avec des choses que vous pourriez trouver dans une déchetterie.

Bowie : Comme un son noir. Je me demande s’il existe un son qui peut remettre les choses ensemble. Je me souviens d’un groupe qui a fait une expérience avec des trucs comme ça ; ils pensaient qu’ils pouvaient faire trembler le public en entier.

Burroughs : Il existe aujourd’hui des sons d’émeutes basés sur des ondes sonores. Mais si vous pouviez produire de la musique avec des infrasons, vous n’auriez pas forcément besoin de tuer le public.

Bowie : Juste de les estropier.

Burroughs : L’arme des Garçons Sauvages est un couteau Bowie, un couteau Bowie de 40 centimètres, le saviez-vous ?

Bowie : Un couteau Bowie long de 40 centimètres… Vous ne faîtes pas les choses à moitié, vous. Non, je ne savais pas que c’était leur arme. Le nom Bowie m’a séduit quand j’étais plus jeune. J’étais dans une phase de grosse philosophie à 16 ans, et je voulais un truisme sur le fait de couper à travers tous les mensonges et tout ça.

Burroughs : Et bien, il coupe des deux côtés, vous savez, une lame à double tranchants.

Bowie : Je ne le voyais pas couper des deux côtés

Interview organisée par Craig Copetas, pour le magazine Rolling Stone.

Imprimer cette page | mise à jour : 9 mars 2010