Parrain de la Beat Generation : Bowie rencontre Burroughs
Londres, le 28 Février 1974
William Burroughs (60 ans) : Dessinez-vous tous vos
modèles ?
David Bowie (27 ans) : Oui, je contrôle tout.
Je ne peux pas laisser une autre personne faire quelque chose, parce
que je trouve que je fais mieux les choses qui me sont destinées.
Je ne veux pas que d’autres personnes s’amusent avec ce
qu’elles croient m’imaginer faire. Je n’aime pas lire
les choses que les gens écrivent sur moi, parce que ce n’est
pas leur profession de faire ça.
Les gens me regardent pour savoir ce qu’est l’esprit des
années 70, au moins 50 % le font. Les critiques, je ne les comprends
pas. Ils deviennent trop intellectuels. Ils ne connaissent pas grand-chose
au langage de la rue ; alors, ils sont obligés de faire leur
boulot avec des dictionnaires et ils prennent plus de temps pour dire
ce qu’ils veulent. J’ai fréquenté une école
bourgeoise, mais je viens de la classe ouvrière. J’ai gardé
le meilleur des deux mondes, j’ai vu ces deux classes, alors j’ai
une idée plutôt juste de la manière dont les gens
vivent et pourquoi ils le font. Comment considérez-vous l’image
que les gens peignent de vous ?
Burroughs : Ils essaient de vous catégoriser.
Ils veulent voir l’image qu’ils se sont faite de vous, et
s’ils n’y arrivent pas, ils se fâchent. Écrire,
c’est voir à quel point vous pouvez faire qu’une
chose se produise, c’est l’objet de tout art. Ils pensent
qu’un homme désire quoi d’autre, un prêtre
pour une mission en laquelle il ne croit pas ? Pour moi, la chose la
plus importante est que les artistes doivent prendre le contrôle
de cette planète parce qu’ils sont les seuls à pouvoir
faire qu’une chose se produise. Pourquoi devrions-nous laisser
ces putains de politiciens de presse prendre le pouvoir ?
Bowie : Je change beaucoup d’avis. D’ordinaire,
je ne suis pas énormément d’accord avec ce que je
dis. Je suis un incorrigible menteur.
Burroughs : Moi aussi.
Bowie : Je ne sais pas si c’est moi qui change
d’avis, ou si je mens beaucoup. C’est quelque part entre
les deux. Ce n’est pas exactement que je mens, mais je change
constamment d’avis. Les gens me lancent toujours des choses que
j’ai dites, alors je leur dis que je ne voulais rien dire en particulier.
Vous ne pouvez pas vous en tenir à une opinion pour toute votre
vie.
Burroughs : Seuls les politiciens établissent
ce qu’ils pensent une fois pour toutes. Prenez un homme comme
Hitler, il n’a jamais changé d’avis.
Bowie : Nova Express m’a vraiment rappelé
Ziggy Stardust, que je vais adapter sur scène. Il y
a quarante scènes et j’aimerais que les personnages et
les acteurs apprennent des scènes qu’on mélangerait
ensuite dans un chapeau et le jour de la représentation, ils
les joueraient dans l‘ordre du tirage. Tout ça me vient
de vous, Bill… Comme ça, ça changerait tous les
soirs.
Burroughs : C’est une très bonne idée,
un cut-up visuel dans une séquence à chaque fois différente.
Bowie : Je m’ennuie très vite et cela
me donnerait de l’énergie. Je suis plutôt de la vieille
école, celle qui dit que lorsqu’un artiste créé
son œuvre, elle ne lui appartient plus… Je vois juste ce
que les gens en font. C’est pourquoi l’adaptation-télé
de Ziggy devra dépasser les attentes des gens ou ce qu’ils
s’imaginaient être Ziggy.
Burroughs : Pouvez-vous nous dire quelle est votre
image de Ziggy Stardust ? D’après ce que je vois,
cela concerne le monde à la veille de sa destruction qui est
prévue pour dans cinq ans.
Bowie : Il reste cinq années avant la fin de
la planète. On a annoncé que le monde finirait à
cause d’un manque de ressources naturelles. (L’album
est sorti trois ans avant l’interview) Ziggy est dans la
position de tous ces enfants qui ont accès à ce qu’ils
ont toujours voulu penser. Les personnes plus âgées ont
perdu tout contact avec la réalité et les gosses se retrouvent
tout seul et ils pillent tout. Ziggy était dans un groupe de
rock & roll et les ados n’en veulent plus. Il n’y a
plus d’électricité pour en jouer. Le conseiller
de Ziggy lui dit de collecter les informations et de les chanter, parce
qu’il n’y a plus d’informations. Alors c’est
ce que Ziggy fait et les infos sont terribles. All the young dudes
est une chanson sur ces informations. Ce n’est pas un hymne à
la jeunesse comme le pensent les gens. C’est complètement
l’inverse.
Burroughs : D’où vient cette idée
de Ziggy, et celle des cinq années ? Bien sûr, l’épuisement
des ressources naturelles n’amènera pas la fin du monde.
Le résultat sera l’effondrement des civilisations. Et cela
réduira la population de trois quarts.
Bowie : Absolument. Cela ne causera pas la fin du monde
pour Ziggy. La fin arrivera quand les infinis débarqueront. Ce
sont de réels trous noirs, mais j’en ai fait des gens parce
qu’il serait très difficile d’expliquer un trou noir
sur scène.
Burroughs : Oui, un trou noir sur scène serait
une grosse dépense. Et ce serait une représentation continue,
qui commencerait par engloutir Shaftesbury Avenue.
Bowie : Les infinis conseillent à Ziggy en rêve
d’écrire une chanson sur l’homme des étoiles,
alors il écrit « Starman », qui est la première
nouvelle d’espoir que les gens entendent. Ils s’accrochent
donc à ça. Les hommes des étoiles dont il parle
s’appellent les infinis, et ils sortent en sautant des trous noirs.
Ziggy a parlé de cet incroyable homme de l’espace censé
descendre sur terre pour sauver la planète. Ils arrivent quelque
part dans Greenwich Village. Ils se moquent de tout et ne nous sont
pas d’une réelle utilité. Ils se sont retrouvés
par hasard dans notre univers en sautant d’un trou noir. Leur
vie entière consiste à sauter d’un univers à
un autre. Dans le spectacle, l’un d’eux ressemble à
Brando, un autre à un New-yorkais noir. J’en ai même
un qui s’appelle Fofolle le renard infini.
Du coup Ziggy se met aussi à croire à tout ça et
se voit comme le prophète des futurs hommes des étoiles.
Il s’élève aux hauteurs incroyables de la spiritualité
et est gardé en vie par ses disciples. Quand les infinis arrivent,
ils prennent des morceaux de Ziggy pour devenir vrais parce que dans
leur état originel, ils sont faits d’anti-matière
et ne peuvent exister dans notre monde. Et ils le coupent en pièce
sur scène pendant la chanson « Rock and Roll Suicide ».
Dès que Ziggy meurt sur scène les infinis prennent ses
éléments et se rendent visibles. C’est une fantaisie
de science-fiction contemporaine et c’est ce qui a littéralement
frappé mon esprit quand j’ai lu Nova Express, qui fut écrit
en 1961. Peut-être sommes-nous les Rodgers et Hammerstein des
années soixante-dix, Bill !
Burroughs : Effectivement, je peux le croire. Les parallèles
sont définitivement là, et ça a l’air bien.
Bowie : Il me faut le tableau complet d’un spectacle.
Je dois l’avoir totalement en moi. Je ne me contente pas d’écrire
des chansons, je veux que ça soit tridimensionnel. Écrire
des chansons en tant qu’art est un peu archaïque maintenant.
Écrire une chanson n’est pas suffisant.
Burroughs : C’est toute la performance qui compte.
Ce n’est pas comme regarder quelqu’un assis en train de
jouer du piano.
Bowie : Une chanson doit avoir un personnage, une forme,
un corps et influencer les gens à un tel point qu’ils l’utilisent
pour leurs propres mécanismes. Ça doit les affecter non
pas comme une simple chanson, mais comme un style de vie. Les Rock Stars
ont assimilé toutes sortes de philosophie, de styles, d’histoires,
d’écritures et ils balancent ce qu’ils en ont glané.
Burroughs : La révolution viendra si l’on
ignore l’existence des autres.
Bowie : Vraiment. Aujourd’hui, on a des gens
qui provoquent ça d’une manière bien plus rapide
qu’avant. Les gens qui écoutent des groupes comme Alice
Cooper, les New York Dolls et Iggy Pop, qui ignorent totalement et irrévocablement
l’existence des gens qui écoutent les Stones et les Beatles.
Le creux s’est rétréci de dix à 20 ans.
Burroughs : Le taux grimpant du changement. Les médias
en sont vraiment responsables. Ce qui produit un effet incalculable.
Bowie : A une époque, même quand j’avais
13 ou 14 ans, pour moi, on était vieux entre 14 et 40 ans. En
gros. Mais maintenant ce sont les 18 et les 26 ans, il peut y avoir
de terribles désaccords ce qui est en fait assez alarmant. Nous
n’essayons pas de rassembler les gens, mais de nous demander combien
de temps il nous reste. Ce serait certainement ennuyeux si les pensées
s’accordaient toutes. Cela m’intéresse plus de savoir
si la planète va survivre.
Burroughs : En fait, c’est le contraire qui arrive
; les gens s’éloignent de plus en plus les uns des autres.
Bowie : L’idée de rassembler les pensées
me rappelle la période du Flower Power. Le rassemblement des
gens que je trouve obscène en tant que principe. Cela n’est
pas humain. Ce n’est pas une chose naturelle contrairement à
ce que certains veulent nous faire croire.
Craig Copetas : Et l’amour ?
Burroughs : Beurk.
Bowie : Je ne suis pas à l’aise avec le
mot « amour ».
Burroughs : Moi non plus.
Bowie : On m’a dit qu’il était cool de
tomber amoureux, et ce n’en était rien pour moi. J’ai
donné trop de mon temps et de mon énergie à une
autre personne et ils ont fait pareil avec moi et l’on a commencé
à s’épuiser. Et c’est ça l’amour
à terme… Que l’on décide de mettre toutes
nos valeurs en une personne. C’est comme deux supports où
chacun veut être le support de l’autre.
Burroughs : Je ne pense pas que le mot « amour
» soit très utile. Il est basé sur la séparation
d’une chose qu’on appelle le sexe et d’une chose qu’on
appelle l’affection. Comme les récits primitifs du vieux
Sud où la femme est sur un piédestal et l’homme
la vénère puis sort pour baiser une pute. C’est
principalement un concept occidental qui s’est étendu avec
ce truc dans le Flower Power qui consiste à aimer tout le monde.
Et bien. Vous ne pouvez pas faire ça parce que les intérêts
ne sont pas les mêmes.
Bowie : Le mot est faux, j’en suis sûr.
C’est la manière dont vous comprenez l’amour. L’amour
que vous voyez parmi les gens qui disent, « Nous nous aimons,
» c’est agréable à voir, mais vouloir ne plus
être seul, vouloir avoir une personne à qui ils puissent
se rattacher pendant quelques années, ce n’est pas l’amour
qui dure à travers les vies de ces gens. Il y a un autre mot.
Je ne suis pas sûr que ce soit un mot. L’amour correspond
à toute sorte de relation auxquelles on pense. Je suis sûr
qu’il signifie relation, toute sorte de relation auxquelles on
pense.
Copetas : Et la sexualité : où mène-t-elle
?
Bowie : La sexualité et l’endroit où
elle mène est une question extraordinaire, parce que je la ne
vois pas mener où que ce soit. Elle est avec moi, un point c’est
tout. Elle ne sort pas comme une nouvelle campagne de publicité
annuelle. Elle est tout simplement là. Tout ce à quoi
vous pensez en matière de sexualité est là. Peut-être
y a-t-il différentes sortes de sexualité, peut-être
seront-elles mis au grand jour. Comme à une époque, il
était impossible d’être homosexuel d’une manière
publique. Aujourd’hui, c’est accepté. La sexualité
ne changera jamais parce que les gens ont baisé chacun à
leur manière depuis la nuit des temps et continueront à
agir ainsi. Seul d’autres manières feront surface. Cela
pourrait même atteindre un état puritain.
Burroughs : Il y a certaines indications qui montrent
que cela pourrait évoluer ainsi dans le futur, un vrai retour
en arrière.
Bowie : Oh oui, regardez le business du rock. Ce pauvre
vieux Clive Davis. On l’a retrouvé en train de s’enfuir
avec de l’argent et il y avait aussi de la drogue mêlée
à tout ça. Et ca a commencé avec une grande campagne
de nettoyage au sein des maisons de disque, ils commencent à
se débarrasser de leurs artistes.
Beaucoup de gens me voient comme quelqu’un d’asexué.
Et les gens qui me comprennent sont plus proches de ce que je comprends
de moi. Ce qui n’est pas grand-chose parce que je cherche toujours.
Je ne sais pas, les gens qui se trouvent proches de l’état
dans lequel je suis me considèrent plus comme une espèce
de chose érogène. Mais les gens qui ne me connaissent
pas beaucoup me voient plus d’une manière sexuelle. Mais
là encore, cela vient peut-être d’un désintérêt
du sexe après un certain âge, parce que les gens plus proches
de moi sont généralement plus âgés. Et ceux
qui me voient plus comme un objet sexuel sont généralement
plus jeunes. Les jeunes comprennent les paroles d’une manière
différente ; ils ont une compréhension plus tactile, ce
que je préfère. Parce que c’est comme ça
que je réussis à écrire les paroles, surtout celles
très William B. Je ne peux pas dire que j’analyse tout
et que c’est exactement ce que vous dîtes, mais d’un
point de vue purement sensible, j’ai compris ce que vous écrivez.
C’est là, tout un univers magique peuplé de formes
et de couleurs étranges, de goûts, de sentiments.
Je dois vous dire que jusqu’à récemment, je n’ai
pas été un lecteur avide de l’œuvre de William.
Je n’ai pas vraiment dépassé Kerouac pour être
honnête. Mais lorsque j’ai commencé à regarder
votre œuvre, je ne pouvais pas y croire. Surtout après avoir
lu Nova Express, je me suis vraiment retrouvé dans celui-là.
Mon ego a évidemment surtout apprécié le chapitre
Couleur Payante, après celui-là, j’ai commencé
à retirer des phrases du reste du livre.
Burroughs : Vos paroles sont plutôt perceptives.
Bowie : C’est un peu bourgeois, mais ça
me va, parce que je suis un bourgeois.
Burroughs : C’est plutôt surprenant qu’il
y ait tant de paroles compliquées, et qu’elles se répandent
au sein d’un public nombreux. Le contenu de la majorité
des paroles dans la pop est pratiquement nul, du genre Power to
the People.
Bowie : Je suis pratiquement sûr que mon public
n’écoute pas mes paroles.
Burroughs : Voici une chose intéressante à
savoir. Les comprennent-ils ?
Bowie : Et bien, elles sont plus un moyen de communication,
ce n’est qu’après qu’ils s’assoient et
prennent le temps de se pencher dessus. À quel niveau ils les
lisent, je ne sais pas, ils les comprennent en tout cas parce qu’il
arrive qu’ils me renvoient leurs propres interprétations
de ce dont je parle, ce qui est très bien pour moi parce que
parfois je n’en ai aucune idée. Parfois, j’écris
quelque chose que j’oublie et dont la signification refait surface
dans la lettre d’un ado qui m’écrit ce qu’il
en pense, et je prends leur analyse tellement à cœur que
je reprends son truc : écrire ce que mon public me dit d’écrire.
Lou Reed est définitivement l’auteur le plus important
du rock moderne. Pas à cause de ce qu’il fait, mais de
la direction qu’il lui donnera. La moitié des nouveaux
groupes ne serait pas là si ce n’était grâce
à Lou. Le mouvement que l’œuvre de Lou a créé
est impressionnant. New York City est Lou Reed. Lou écrit au
niveau des entrailles de la rue et les Anglais essaient bien plus d’intellectualiser.
Burroughs : Quelle est votre inspiration pour l’écriture,
est-elle littéraire ?
Bowie : Je ne crois pas.
Burroughs : Et bien, j’ai lu votre texte qui
s’appelle Eight Line Poem et il m’a vraiment fait
penser à T.S. Eliot.
Bowie : Je n’ai jamais rien lu de lui.
Burroughs : (Il rit) Ca m’a vraiment
rappelé The Waste Land. Est-ce que certaines de vos
idées viennent de vos rêves ?
Bowie : Cela arrive fréquemment.
Burroughs : 70 % des miennes viennent de rêves.
Bowie : Il y a une chose à faire juste quand
vous allez vous coucher, si vous gardez vos hanches un peu élevées,
vous n’irez jamais plus loin que l’étape qui consiste
à rêver. J’ai fait ça assez souvent et ça
m’a permis de rêver bien plus longtemps que si je ne faisais
que me relaxer.
Burroughs : Je rêve beaucoup, et après,
comme j’ai le sommeil léger, je me réveille et je
note quelques mots qui me ramèneront toujours l’idée
tout entière.
Bowie : Je garde un magnétophone près
de mon lit et ensuite si quelque chose me vient, je l’enregistre
dans le magnétophone. Quant à mon inspiration, je n’ai
pas vraiment changé de positions depuis que j’ai 12 ans,
vraiment. J’ai la mentalité d’un garçon de
12 ans. Quand j’étais à l’école, j’avais
un frère qui était passionné par Kerouac et il
m’a donné Sur la route. Ça a toujours été
une grande influence pour moi.
Copetas : Les images que vous deux répandez
sont très graphiques, presque de la nature d’une bande
dessinée.
Bowie : C’est vrai en fait, je trouve ça
plus facile d’écrire dans ces petites vignettes ; si j’essaie
de me sentir plus sérieux, je me retrouve hors ligue. Je ne pourrais
pas me retenir dans ce que je dis. En plus, si vous êtes vraiment
plus sérieux, il y a davantage de temps pour lire ou écouter
ou regarder. Si les gens lisent trois heures de ce que vous avez fait,
alors ils l’analyseront pendant sept heures et reviendront avec
sept heures de leur propre pensée… Alors que si vous leur
donnez 30 secondes de votre travail en général, ils y
pensent quand même pendant sept heures. Ils prennent des images
mentales de ce que vous faites. Et ils les pontifient. Le caractère
immédiat de l’image. Les choses doivent frapper pendant
l’instant présent. C’est une des raisons pour lesquelles
je m’intéresse à la vidéo, l’image
doit frapper immédiatement. J’adore la vidéo et
tout le montage qui s’ensuit.
Quels sont vos projets en ce moment ?
Burroughs : En ce moment, j’essaie d’instaurer
un Institut d’Etudes Avancées quelque part en Ecosse. Son
but sera d’élargir et d’altérer la conscience
pour atteindre une gamme plus large, de la flexibilité et de
l’efficacité à une époque où les disciplines
traditionnelles ne sont pas parvenues à établir des solutions
viables. Vous voyez, l’arrivée de l’ère spatiale
et la possibilité d’explorer des galaxies et de contacter
des formes extraterrestres pose la nécessité urgente d’obtenir
des solutions radicalement nouvelles. Nous prendrons seulement en considération
des méthodes non-chimiques actuellement utilisées en Orient
et en Occident avec des méthodes qui ne sont à présent
pas utilisées pour élargir la conscience et augmenter
le potentiel humain.
Nous savons exactement ce que nous voulons faire et comment nous y prendre.
Comme je l’ai dit, aucune expérience faite à l’aide
de drogues n’est prévue et aucune autre drogue que l’alcool,
le tabac et les médicaments personnels obtenus sur ordonnances
seront permis dans le centre. Au fond, les expériences que nous
proposons ne sont pas chères et faciles à effectuer. Des
choses comme la méditation et des exercices du style Yoga, des
expériences sur la communication, le son, la lumière et
les films avec des chambres de privation sensorielle, des pyramides,
des générateurs psychotoniques et l’Accumulateur
d’Orgones de Reich, des expériences avec des infrasons,
des expériences avec les rêves et le sommeil.
Bowie : Ca a l’air fascinant. Etes-vous intéressé
à la base par les forces énergétiques ?
Burroughs : L’expansion de la conscience, qui
mène éventuellement à des mutations. Avez-vous
lu Voyage hors du corps ? Ce n’est pas un livre typique
sur la projection astrale. Cet homme d’affaire américain
s’est rendu compte qu’il faisait des expériences
au cours desquelles il sortait de son corps—il n’a jamais
utilisé aucune drogue hallucinogène. Il essaie désormais
d’implanter cette force de l’air astrale. Ce truc sur le
psychisme est vraiment la dernière mode aux Etats-Unis en ce
moment. Vous en êtes-vous rendu compte lorsque vous étiez
là-bas ?
Bowie : Non, je m’en suis intentionnellement
protégé. J’étudiais le bouddhisme tibétain
quand j’étais assez jeune, encore une fois influencé
par Kerouac. L’institut de Bouddhisme Tibétain était
facile d’accès alors j’y ai fait un saut pour y jeter
un coup d’œil. Il y avait un type dans la cave qui était
à la tête d’une organisation qui s’implantait
quelque part en Ecosse pour recevoir les réfugiés et je
m’y suis impliqué à un niveau purement sociologique
parce que je voulais aider les réfugiés à sortir
d’Inde, parce qu’ils vivaient vraiment des temps difficiles
là-bas, ils tombaient comme des mouches à cause du changement
d’atmosphère en provenance de l’Himalaya.
L’Ecosse était un endroit plutôt bien pour les mettre,
et je me suis retrouvé de plus en plus possédé
par leur façon de penser, ou de ne pas penser, et vraiment impliqué
pendant un moment. J‘en étais au point où je voulais
devenir un moine novice et environ deux semaines avant de faire les
premiers pas, j’ai lâché l’affaire et suis
sorti dans la rue pour me saouler et n’y suis jamais retourné.
Burroughs : Exactement comme Kerouac.
Bowie : Vous allez souvent aux Etats-Unis ?
Burroughs : Pas depuis 71.
Bowie : Je peux vous dire que ça a changé
depuis.
Burroughs : Quand y étiez-vous pour la dernière
fois ?
Bowie : Il y a un an à peu près.
Burroughs : Avez-vous vu quelques-uns de ces films
pornos à New York ?
Bowie : Oui, quelques-uns.
Burroughs : La dernière fois que j’y étais,
j’en ai vu environ 30. J’allais être membre du jury
au festival du film érotique.
Bowie : Les meilleurs étaient les films allemands,
ils étaient vraiment incroyables.
Burroughs : J’ai trouvé que les Américains
étaient quand même les mieux. J’aime vraiment le
cinéma… J’ai entendu dire
que vous alliez peut-être jouer Valentine Michael Smith dans l’adaptation
cinématographique de En terre étrangère.
Bowie : Non, je n’aime pas vraiment le livre.
En fait, je trouve qu’il est nul. On m’a suggéré
de l’adapter au cinéma, alors je me suis mis à le
lire. Il m’a semblé un peu trop Flower Power, alors j’ai
commencé à me méfier un peu.
Burroughs : Je ne suis pas très enchanté
par le livre non plus. Vous savez, la science-fiction n’a jamais
vraiment connu de grands succès. On disait qu’elle était
le début d’une toute nouvelle direction mais il ne s’est
rien passé. C’était génial pour les effets
spéciaux dans certains films, comme 2001. Mais on en
est resté là.
Bowie : J’ai le même sentiment. En ce moment
je prépare 1984 d’Orwell pour la télévision
; c’est une thèse politique et une impression des coutumes
dans un autre pays. Quelque chose de cette nature aura plus d’impact
à la télévision. Je ne crois pas au vrai cinéma
; ça n’a pas la force de la télévision. Le
fait d’avoir des gens qui doivent sortir pour aller au cinéma
est un système très archaïque. Je préfère
carrément rester assis chez moi.
Burroughs : Vous voulez dire tout le concept du public
?
Bowie : Oui, il me paraît ancien. Il n’a
pas ce caractère immédiat.
Burroughs : Absolument, tout cela renvoie à
l’image et à la manière dont on l’utilise.
Bowie : C’est vrai. J’aimerais commencer
une chaîne de télévision.
Burroughs : Il n’y a plus vraiment de programme
de valeur maintenant. La télé britannique est un peu mieux
que l’américaine. La meilleure chose que font les Britanniques
sont les programmes d’histoire naturelle. Il y en avait un la
semaine dernière sur les lions de mer mangeurs de pingouins,
incroyable. Je ne vois pas pourquoi on a des programmes ennuyeux, les
réformes du logement et les grèves de mineurs ennuient
franchement les gens.
Bowie : Ils ont tous un niveau d’intérêt
d’environ trois secondes. Assez de temps pour se plonger dans
la prochaine phrase du commentateur. Et c’est sur ça qu’ils
se basent. Je vais rassembler tous les groupes des Etats-Unis et d’Angleterre
qui valent le coup, puis faire un programme d’une heure sur eux.
La majorité des gens n’ont probablement jamais entendu
parler d’eux. Ils font et disent des choses comme aucun autre
groupe. Des choses comme la musique portoricaine au Cheetah Club à
New York. Je veux que les gens entendent des musiciens comme Joe Cuba.
Il a fait des choses devant des foules à Porto Rico. La musique
est fantastique et importante. Je veux aussi me mettre à diffuser
les films d’Andy Warhol à la télé.
Burroughs : Avez-vous rencontré Warhol ?
Bowie : Oui, il y a environ deux ans, j’étais
invité à la Factory. On est rentré dans l’ascenseur
et l’on est monté. Quand la porte s’est ouverte,
il y avait un mur en brique devant nous. On a frappé sur le mur
et ils n’ont pas cru qui nous étions. Alors on est redescendu
et l’on a remonté jusqu’à ce qu’ils
ouvrent le mur et tout le monde se scrutait du regard. C’était
peu après l’incident avec le flingue. J’ai rencontré
l’homme qui était le mort vivant. Le teint jaune, un postiche
de la mauvaise couleur, des petites lunettes. J’ai tendu ma main
et le gars s’est retiré, alors je me suis dit, "Ce
type n’aime pas la chair, de toute évidence c’est
un reptile". Il a sorti un appareil photo et pris une photo de
moi. Et j’ai essayé de discuter un peu avec lui, mais ça
ne menait nulle part.
Et alors il a vu mes chaussures. Je portais une paire de chaussures
jaune doré, et il a dit, "J’adore ces chaussures,
dîtes-moi où vous les avez eues". Il s’est alors
lancé dans un monologue sur le design des chaussures et ça
a brisé la glace. Mes chaussures jaunes ont brisé la glace
avec Andy Warhol.
J’adore ce qu’il faisait. Je pense que son importance était
vraiment conséquente, c’est devenu le gros truc de l’aimer
maintenant. Mais Warhol voulait être un cliché, il voulait
être disponible à Woolworth, et qu’on parle de lui
comme ça avec aisance. J’ai entendu dire qu’il voulait
faire de vrais films maintenant ce qui est triste parce que ceux qu’ils
faisaient étaient vraiment ce dont on avait besoin. Je suis sorti
en en sachant toujours aussi peu de lui en tant que personne qu’en
rentrant.
Burroughs : Je ne crois pas qu’il y ait vraiment
une personne là-dedans. Il a quelque chose d’étranger,
de complètement et de totalement dépourvu d’émotion.
C’est vraiment un personnage de science-fiction. Il est d’une
couleur étrange et verte.
Bowie : C’est ce qui m’a frappé.
Il n’a pas la bonne couleur pour être un être humain.
Surtout sous la lumière crue des néons de la Factory.
Apparemment, cela relève du miracle de le voir en plein jour.
Burroughs : Je l’ai vu sous toutes les lumières
et je ne sais toujours pas ce qui se passe là-dedans, sauf que
c’est quelque chose d’intentionnel. Ce n’est pas énergétique,
mais plutôt insidieux, complètement asexué. Ses
films seront les films de deuxième partie de soirée dans
le futur.
Bowie : Exactement. Vous vous souvenez de Pork
? Je veux le diffuser à la télé. La télé
a mangé tout le reste, et les films de Warhol sont tout ce qu’il
reste, ce qui est fabuleux. Pork pourrait devenir le prochain I
Love Lucy, la grande comédie américaine. Ça
parle de la manière dont vivent les gens, pas comme Lucy qui
n’a jamais touché de l’eau de vaisselle. Ça
parle des gens qui vivent et se battent pour survivre.
Pork parle de ça. La destruction du spectacle. Même
si j’aimerais bien faire ma propre version de Sinbad le Marin,
qui est un grand classique à mon goût. Mais ca devrait
être fait à un niveau extraordinaire. Cela serait incroyablement
indulgent et coûteux. On aurait besoin de lasers et de toutes
les choses relatives à une vraie œuvre fantastique.
Voire l’utilisation d’hologrammes. Les hologrammes sont
importants. Il y a la cassette vidéo, puis il y aura les hologrammes.
On utilisera les hologrammes dans à peu près sept ans.
Il faudra développer un maximum de bibliothèques de cassettes
vidéo dans l’intérim. Vous ne pouvez pas enregistrer
suffisamment de bonnes choses à la télé. Je veux
avoir mon propre choix de programmes. Il faut un logiciel adéquat
disponible.
Burroughs : J’enregistre les sons de tout ce
que je peux.
Bowie : Les médias sont soit notre salut, soit
notre mort. J’aimerais croire qu’ils sont notre salut. Ce
qui m’intéresse particulièrement est de découvrir
ce qu’on peut faire avec les médias et la manière
dont on peut les utiliser. Vous ne pouvez pas rassembler les gens comme
s’ils faisaient tous partis d’une grande famille, ils ne
veulent pas ça. Ils veulent s’isoler ou vivre en tribus.
Un groupe de 18 gosses préférera rester groupé
et détester les prochains 18 gosses à l’autre bout
de la rue. On ne va pas se retrouver avec deux ou trois quartiers différents
main dans la main à s’aimer les uns les autres. Il y a
beaucoup de trop de gens.
Burroughs : Bien trop de gens. Nous nous trouvons dans
une situation de surpopulation, mais le fait qu’il y ait moins
de gens ne signifie pas qu’ils ne seront pas hétérogènes.
Ils sont tout simplement différents. Tous ces discours sur une
grande famille mondiale ne sont que des bêtises. J’ai travaillé
avec les Chinois parce qu’ils sont très similaires les
uns aux autres.
Bowie : Et aujourd’hui, un homme sur quatre en
Chine a un vélo, ce qui est quelque chose si l’on tient
compte de ce qu’ils n’avaient pas avant. Et c’est
un miracle pour eux. C’est comme si nous avions tous un jet privé.
Burroughs : C’est parce qu’ils sont la
personnification d’une seule personne qu’ils peuvent vivre
ensemble sans aucune friction. De toute évidence, nous ne sommes
pas du tout comme ça.
Bowie : C’est pourquoi ils n’ont pas besoin
de rock & roll. Les rock stars britanniques ont joué en Chine
dans un grand champ sale, et elles étaient traitées comme
si elles venaient faire un spectacle forain. Des vieilles femmes, de
jeunes enfants, des adolescents, qui vous voulez, tout le monde est
venu, ils sont passés devant eux et ils les ont regardé
jouer. Ça n’avait aucun sens. Certains pays n’ont
pas besoin de rock & roll parce qu’ils ont été
beaucoup rassemblés, comme une grande famille. La Chine représente
cette image du père et de la mère—je n’ai
jamais vraiment su lequel des deux, ça fluctue entre les deux.
Pour l’Occident, Jagger représente très certainement
l’image de la mère et il est la mère poule de tout
le truc. Ce n’est pas un coquerico ; il ressemble bien plus au
propriétaire d’un bordel ou une madame.
Burroughs : Oh, il y a beaucoup de ça.
Bowie : Il est incroyablement sexy et très viril.
Je le trouve aussi incroyablement maternel et agrippé au sein
de son blues ethnique. C’est un garçon blanc de Dagenham
qui fait tout son possible pour être ethnique. Vous voyez, essayer
de retaper un peu le business du rock est proche de ce que les ados
aiment, parce que je trouve, si vous voulez parler en termes de rock,
que tout dépend du sensationnel, et les ados sont bien plus sensationnels
que les stars elles-mêmes. Le business du rock est une pâle
imitation de ce qu’est la vie d’un ado. L’admiration
vient de l’autre côté. C’est un renversement
complet, surtout depuis quelques années. Vous descendez le long
de Christopher Street et alors vous vous demandez ce qui a foiré.
Les gens ne sont pas comme James Taylor, ils peuvent paraître
façonnés à l’extérieur, mais à
l’intérieur de leur tête, ça n’a rien
à voir.
Burroughs : La politique du son.
Bowie : Oui. On a ça nous aussi maintenant.
Cela a vaguement pris la forme d’une politique du son. Le fait
de pouvoir à présent subdiviser le rock en différentes
catégories est quelque chose qu’on ne pouvait pas faire
il y a dix ans. Mais maintenant je peux débiter au moins dix
sons qui représentent plus un type de personne qu’un style
de musique. Les critiques n’aiment pas dire ça, parce que
les critiques aiment être des critiques, et la plupart d’entre
eux auraient voulu être des rock stars. Mais quand ils classifient,
ils parlent des gens, pas de la musique. Tout cela est politique.
Burroughs : C’est comme les infrasons, le son
inférieur au niveau de l’ouïe. En dessous de 16 Merz.
Réglé à fond, il peut faire tomber des murs à
200 kilomètres. Vous pouvez aller au bureau français des
brevets et acheter le brevet pour rien. Vous pouvez construire la machine
pour presque rien avec des choses que vous pourriez trouver dans une
déchetterie.
Bowie : Comme un son noir. Je me demande s’il
existe un son qui peut remettre les choses ensemble. Je me souviens
d’un groupe qui a fait une expérience avec des trucs comme
ça ; ils pensaient qu’ils pouvaient faire trembler le public
en entier.
Burroughs : Il existe aujourd’hui des sons d’émeutes
basés sur des ondes sonores. Mais si vous pouviez produire de
la musique avec des infrasons, vous n’auriez pas forcément
besoin de tuer le public.
Bowie : Juste de les estropier.
Burroughs : L’arme des Garçons Sauvages
est un couteau Bowie, un couteau Bowie de 40 centimètres, le
saviez-vous ?
Bowie : Un couteau Bowie long de 40 centimètres…
Vous ne faîtes pas les choses à moitié, vous. Non,
je ne savais pas que c’était leur arme. Le nom Bowie m’a
séduit quand j’étais plus jeune. J’étais
dans une phase de grosse philosophie à 16 ans, et je voulais
un truisme sur le fait de couper à travers tous les mensonges
et tout ça.
Burroughs : Et bien, il coupe des deux côtés,
vous savez, une lame à double tranchants.
Bowie : Je ne le voyais pas couper des deux côtés
Interview organisée par Craig Copetas, pour le magazine Rolling Stone.