
Un
écrivain ne peut décrire qu’une seule chose : ce que
ses sens perçoivent au moment où il écrit... Je suis
un appareil d’enregistrement... Je ne prétends pas imposer
une « histoire » une « intrigue » une «
continuité »... Dans la mesure où je parviens à
effectuer un enregistrement direct de certains aspects du processus psychique,
je puis avoir un rôle limité... je ne suis pas un amuseur
public...
Ils appellent ça la « possession »... Parfois une entité
se faufile dans le corps – des contours vacillent dans une gelée
orange – et des mains se mouvent pour mieux étriper une putain
qui passe ou étrangler l’enfant des voisins dans l’espoir
de remédier à la crise chronique du logement. Comme si j’étais
habituellement là, mais susceptible de perdre la tête de
temps à autre... C’est faux ! Je ne suis jamais là...
ou, du moins, jamais en parfait état de possession, mais plutôt
dans une position qui me permet de prévoir les mouvements imprudents...
Patrouiller est, en fait, ma principale préoccupation... Si rigoureux
que soient les niveaux de Sécurité, je suis toujours simultanément
à l’extérieur, à donner des ordres, et à
l’Intérieur de cette camisole de force en gélatine
qui s’étire et se déforme pour toujours se reformer
en vue de chaque mouvement, chaque pensée, chaque impulsion, tous
et toutes marqués du sceau d’un juge étranger...
William S. Burroughs, Le Festin Nu, 1959
(traduction : T.O.)